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Un rêve déçu en Turquie: la génération pieuse

Préparé par: Timour Abel, Ş. Pelin Esmer Abel & Elif Akbıyık

Bonjour à tous ! Un débat anime la Turquie depuis un certain temps. Et c’est un débat que nous, chez Medysacope, avons suivi depuis ses débuts. J’avais d’ailleurs fait une émission ici à la fin du mois d’octobre — intitulée “la religion s’échappe” —, sur le fait que les nouvelles générations et les jeunes, en particulier ceux issus de familles religieuses, s’éloignent de la religion. Je me souviens avoir discuté de choses et d’autres en m’intéressant à ce sujet, mais je tentais également d’insister sur un fait dans mes émissions précédentes, portant sur la faillite de l’islam politique, sur l’échec et la crise qu’il vivait en Turquie. Et ce fait, que j’exprime depuis longtemps, c’est que d’après mes sources et mes observations nous pouvons voir que trois grands courants, ou tendances, parcourent la jeunesse supposément religieuse d’aujourd’hui. Le premier d’entre eux s’oriente vers des mouvements jihadistes-salafistes plus radicaux – des groupes comme daech ou al quaeda. C’est aujourd’hui une réalité même s’il peut sembler que les opérations de ces derniers temps ont compliqué son organisation, c’est un courant qui existe. Un deuxième courant plus minoritaire est tourné vers un islamisme plus de gauche, vers une vision islamique de gauche et plus contestataire. Mais un dernier courant, le plus marqué et le plus visible, se tourne vers un mode de vie sécularisé. Nous pouvons en fait le définir comme un mode de vie séculaire ou, selon l’expression plus ancienne, lâdinî (irréligieux). C’est à dire plus distant voire carrément distant du fait religieux, refusant de voir la religion comme un phénomène dirigeant et structurant la vie quotidienne.

Basculement vers le Déisme

Un débat occupe de plus en plus de place ces derniers jours. Si les médias étaient vraiment libres en Turquie, ce débat aurait d’ailleurs eu un écho bien plus large. Mais même en l’état, cette question qui visiblement dérange les autorités politiques est largement débattue, analysée et commentée. Des textes nous parviennent les uns après les autres, mais j’estime que l’un des plus marquants était l’émission que nous avons faite ici avec l’universitaire New-Yorkais et sociologue Mücahit Bilici. Le discours que Mücait Bilici a développé à ce moment-là était en effet très important, et a d’ailleurs largement fait débat ; certains l’ont très vivement critiqué, mais nous avons aussi vu qu’un nombre considérable de personnes lui ont donné raison. Que disait Mücahit ? Qu’il y avait “un basculement des jeunes vers le déisme”. Très sommairement, nous pourrions définir le déisme comme la croyance en un Dieu, mais un Dieu qui n’a pas vocation à régenter toutes les affaires du monde et qui ne s’incarne pas à travers une religion organisée et règlementée ; c’est à dire la croyance en un Dieu ou Allah sans religion. On entend même qu’une partie de cette jeunesse se tourne vers l’athéisme ; c’est d’ailleurs ce que nous avons vu lors du discours du Professeur İhsan Fazlıoğlu devant une audience conservatrice. Ce dernier affirme que 17 de ses étudiantes voilées se sont définies à divers moment comme athées, ce qui a donné place à de sérieux débats.

Le Film s’est inversé

Prenons du recul. Dans les années où j’ai commencé le journalisme – j’ai commencé en 1985 – je travaillais pour la revue Nokta, et à cette époque nous avions été nombreux à Nokta à nous intéresser en équipe à la question de la montée de l’islam politique, et nous avions alors publié une couverture fracassante : “La jeunesse religieuse”, avec pour sous-titre “une jeunesse rigoriste explosive”. Ce numéro a compté parmi les plus vendus de la revue Nokta. C’était une équipe dirigée par Ayşenur Arslan, et j’en faisais partie ; il y avait d’ailleurs également Mahmut Övür qui écrit depuis longtemps pour le journal Sabah, il y avait aussi d’autres collègues, nous étions une équipe très nombreuse. Et lorsque nous étions arrivés à cette conclusion chez Nokta, les franches séculaires nous avaient accueilli avec suspicion et critique. Ils nous ont dit que l’on exagérait, qu’il n’y avait rien de tel et que nous faisions le lit – selon leur expression – des conservateurs et des réactionnaires avec ce type de publications. Cela était faux. Mais c’est avec le temps que l’on a pu voir à quel point cette une, que nous avions faite en 1985, était vraie. Aujourd’hui, plus de 30ans après, le film s’est rembobiné et, à l’inverse, il s’agit maintenant d’un éloignement par rapport à la religion, en particulier d’un éloignement par rapport à la religion dans la jeunesse, c’est à dire que nous avons affaire à une jeunesse irréligieuse même si ce fait est, évidemment, largement refusé par les milieux religieux qui le nient, disent que c’est très exagéré. Il se trouve même certains professeurs pour déclarer qu’il s’agit d’une vaste opération de propagande.
D’ailleurs, vous commencez à connaître ce terme de “propagande”, puisque désormais chacun parle de “propagande” dès qu’il est confronté à des faits qui ne lui plaisent pas. Dès qu’une réalité ne convient, c’est derrière ce terme qu’on se cache… et pourtant. C’est de l’intérieur des cercles musulmans que des éléments sérieux viennent nous montrer qu’il ne s’agit en aucun cas d’une opération de propagande, mais au contraire d’une réalité très visible.
Un exemple nous vient de la revue Gerçek Hayat, qui a préparé un dossier très intéressant sur le sujet avec pour titre : “Maman, moi je suis Déiste”. Je mets de côté les individus, c’est carrément en s’entretenant avec des familles pieuses que les dimensions du phénomène y sont analysées, ce qui montre à quel point le fait est sérieux. On y entend également certains affirmer que cette situation du déisme et de l’athéisme en Turquie est le résultat d’activités missionnaires.
Or cela est impossible ; je mets de côté le fait que les missionnaires cherchent à évangéliser les jeunes – ce qui jusqu’à un certain point, peut se comprendre – mais affirmer que ces missionnaires chercheraient d’abord à entrainer les jeunes vers la drogue avant de les convertir au déisme n’a aucun sens, et relève d’absurdes théories du complot. Bien sûr qu’il existe des missionnaires, il y en a toujours eu, et il y en aura toujours, et il y aura toujours des gens pour être influencés par eux demain. Mais c’est d’un tout autre phénomène dont on parle ici.

Génération pieuse ?

Ce phénomène est désormais une réalité visible que les milieux religieux en Turquie vivent, perçoivent. Une réalité qui les gêne, mais qu’ils ne parviennent pas à changer ni à inverser. Elif Çakır l’a par exemple écrit très ouvertement aujourd’hui dans le journal Karar, en confirmant ce phénomène et en affirmant qu’il s’agit même là d’un cas désespéré — c’est ce que l’on comprend entre les lignes. Le président Erdoğan avait pourtant plaidé pour une jeunesse pieuse et revancharde. Et le point central de cette promesse d’une “génération pieuse” était le suivant : les religieux étant de toutes façons déjà religieux, le pari était de rendre religieux les enfants de familles ayant pris leur distances vis-à-vis de la religion. Et pour mener ce projet à bien, le nombre de lycées religieux İmam-Hatip a été augmenté, l’enseignement islamisé et de nombreuses institutions renforcées alors qu’à l’inverse d’autres plus distantes vis-à-vis de la religion étaient bridées, que des universitaires était licenciés cédant leur place à des recteurs aux accoutrements incroyables, etc.
Tout ceci a été fait avec l’espoir d’ajouter à la jeunesse déjà pieuse, d’autres franches de la jeunesse en y mettant tous les moyens de l’État, avec un pouvoir AKP et son Président Erdoğan qui s’était déjà fait l’écho d’une islamisation par le haut. Mais pour l’instant, nous voyons qu’à défaut de pouvoir rendre pieux de nouvelles catégories de jeunes, ils ne parviennent pas même à contrôler la relation à l’Islam de jeunes qui pourtant étaient pieux à l’origine ou avaient grandi dans des milieux et des atmosphères fortement marquées par le fait religieux. Ils n’arrivent pas à empêcher ces derniers de glisser entre leurs doigts comme du savon.

Les pressions sont contre-productives

Pourquoi ce résultat malgré tous ces investissements, toute cette propagande médiatique, toutes ces pressions des institutions éducatives ? C’est simple : c’est justement à cause des pressions que cela ne marche pas. Les humains, et notamment des jeunes, ont tendance à prendre leurs distances et à devenir critiques dès qu’on leur impose toute une série de valeurs avec lesquelles ils auraient pourtant pu vivre en paix et qu’ils auraient volontiers pu adopter si l’on les avait laissés libres. Avec ce que nous vivons en ce moment, je pense que nous sommes au début d’un processus. Cela n’apparait pas encore clairement, mais je ne pense pas qu’il soit possible à terme, pour le gouvernement de l’AKP en Turquie, de rassembler les jeunes derrière lui. Ces actes, ce discours – un discours militariste, nationaliste et répressif galvanisant l’héroïsme –, une perspective qui perd de vue le monde global pour ne regarder que le “local et national” selon leur propres termes, et surtout avec cette manière répressive de gouverner qui a perdu tout contact avec le besoin de justice, qui s’est largement détournée de la démocratie et qui chaque jour alourdit son bilan en matière de libertés et de droits fondamentaux. Sortiront de là des jeunes qui soit s’opposeront, soit critiqueront, soit du moins n’accepteront et ne suivront pas.
Lorsque nous étions révolutionnaires de gauche dans les années 1970, beaucoup de personnes parmi nous étaient, étions, issues de ce qu’on pourrait appeler – avec une phraséologie de gauche – de la petite, moyenne voire pour certains la haute bourgeoisie. Cela était en grande partie une réaction de rejet au milieu dont nous venions. De la même manière, dans ces ambiances dont on dit qu’elles sont “religieuses”, la religion est en fait toujours reléguée au second plan. D’ailleurs, qu’est-ce que la religion ? Quand j’ai commencé à travailler sur l’islamisme, on disait que l’ambition la plus importante du mouvement islamiste était d’abord de mener une politique orientée vers l’au-delà, c’est à dire qu’il était systématiquement préféré l’autre monde aux biens terrestres, en privilégiant la reconnaissance divine et en cherchant à devenir un bon serviteur d’Allah. Mais comme nous le voyons en ce moment, ils sont tellement attachés aux choses terrestres, les islamistes et ceux qui contrôlent le pouvoir actuellement en Turquie – à différents niveaux, députés, ministres, bureaucrates ou chefs de police, ou ceci ou cela, ou dirigeants de confréries, ou de fondations, etc. – tous ont tellement mis les biens de ce monde devant tout que l’Islam au sens religieux n’est plus devenu pour eux qu’un instrument. Il est donc tout à fait normal que la nouvelle génération, qui voit tout cela, se positionne en réaction.
Le rejet des pressions de l’état par les jeunes générations est, dans tous les cas, une bonne chose
Il y aura t’il un jour un retour en arrière à partir de là ? Je pense en tous cas que ce ne sera pas facile ; parce que si l’on considère l’attrait et la profondeur qu’attend la jeunesse, que ce soit dans le domaine culturel ou sur d’autres plans, qu’il s’agisse d’art, de culture ou autres, le pouvoir politique et ses soutiens n’ont pas grand-chose à offrir. Ce que nous vivons depuis un moment en Turquie dans la vie intellectuelle, ce que nous vivons dans notre vie culturelle et artistique avec cette opération s’assèchement menée par l’État dans ces domaines a contribué à éloigner les gens, en particulier les jeunes, de la piété et même de la religion… d’ailleurs, ils ne deviennent pas nécessairement déistes ou athées ; lorsqu’on leur pose la question, ils peuvent se définir comme musulmans. Mais nous pouvons affirmer que le nombre de ceux qui refusent que cela leur soit imposé, et qui refusent de se comporter conformément au prototype dessiné par la main de l’État augmente chaque jour un peu plus.
D’ailleurs, ce phénomène n’est pas nouveau, je me souviens d’un événement passé très intéressant. Je rendais visite à un politicien islamiste dans son bureau, il y a des années de cela, vers la fin des années 1980. C’était quelqu’un qui de distinguait par l’aspect très anti-moderne de sa vision des choses, et à un moment de notre discussion, un employé est venu l’interrompre pour lui montrer quelque chose. Pour résumer la situation : mon interlocuteur avait reçu une facture téléphonique très élevée, et il l’avait apportée pour la contester et en faire analyser le détail à son lieu de travail. A cette époque, internet n’existait pas mais de nombreux services téléphoniques existaient, avec de nombreux numéros qui offraient divers services en échange d’argent (de beaucoup d’argent, d’ailleurs). Certaines personnes lisaient le fal (marc de café), d’autres offraient leurs services dans un nombre très divers de domaines, mais ceux qui étaient les plus en vue étaient le fal et diverses lignes proposant des contenus sexuels. Finalement, il est apparu que la fréquence et l’importance des factures reçues étaient dû aux nombreux appels qui avaient eu lieu depuis chez lui vers le service alo-fal (ou qu’importe le nom qu’on donnait alors à ce service). En bref, ces personnes peuvent être aussi anti-modernistes qu’ils le souhaitent. Leurs enfants – surtout aujourd’hui, les services téléphoniques de l’époque étant très limités – baignent dans un monde marqué par l’internet, les téléphones mobiles. Il est d’autant plus impossible de forcer les jeunes et les enfants à entrer dans un moule, et en ce sens c’est d’autant plus hors du contrôle de l’État. Au contraire, lorsque l’État s’en mêle, la réaction des gens en particulier des jeunes, augmente. Nous pouvons donc dire que l’espoir, le rêve ou le but de créer d’une génération pieuse est actuellement, nettement, clairement rien de plus qu’un rêve déçu.
Est-ce bien, est-ce mal ? Finalement, j’ai tendance à penser que le rejet par les jeunes générations des choses que la main de l’État tente d’imposer par la force est toujours, dans tous les cas, une bonne chose. Qu’il s’agisse d’une religion, d’une idéologie, d’une manière de vivre. Seul un État ayant une attitude défendant autant que possible les libertés loin de toute répression et de toute imposition par la force et s’inscrivant dans le cadre d’un pluralisme démocratique pourrait inverser cette tendance. Mais vu la situation, si les dirigeants de la Turquie persistent dans cette voie, ils vont continuer à entamer sérieusement la fameuse tradition conservatrice, la tradition pieuse de la Turquie. Nous pouvons dire qu’en définitive, c’est eux que ça regarde en premier chef, et terminer ainsi notre émission.
C’est tout ce que j’ai à dire aujourd’hui, bonne journée.