Turquie : une indifférence inquiétante face à l’après Daech

Avec la perte totale des territoires contrôlés par Daech, l’éventualité du retour de ses combattants  inquiète de nombreux pays. Sa continuation sous d’autres formes et sa stratégie future est un sujet de préoccupation, sauf en Turquie qui semble observer de loin cette situation. 

Traduit par Jalal Haddad

Les revenants, une source d’inquiétude

Avec la perte du contrôle de Daech de ses territoires d’abord en Irak puis en Syrie, une nouveau sujet fait débat, essentiellement en Europe. Que vont devenir leur citoyens qui sont volontairement allés combattre là bas ? Cet sujet est très débattu. 

Concernant l’Irak, cette question ne pose pas énormément de problèmes. Il y existe un Etat, et les personnes qui ont fait la guerre en Irak, qui ont participé à Daech en Irak, ont des tribunaux établis qui les condamnent à de la prison et parfois à la peine de mort. 

Mais cette situation n’est pas aussi simple en Syrie. Les personnes arrêtées le sont essentiellement par les Fds (Forces Démocratiques Syriennes), dont la composante principale est le YPG. Ce dernier n’ayant pas un statut de force publique d’un Etat souverain, l’avenir des personnes sous les verrous est incertain. Si chaque pays concerné a un discours différent, le dénominateur commun est souvent l’idée « que ces personnes restent là bas » . Ce « là-bas » étant la Syrie, le problème de l’etat actuel de ce pays est posé, et les Fds semblent utiliser cette situation comme levier de négociations. De nombreuses questions sont posées : Que vont devenir ces personnes si elles rentrent dans leur pays ? Quels seront leur chefs d’accusation ? Vont-elles pouvoir être jugées ? Et dans le cas contraire, comment seront-elles réintégrées dans la société ? Ces interrogations existent en Europe mais également dans des pays musulmans comme la Tunisie, l’Algérie, l’Ozbekistan qui réfléchissent au devenir de leur citoyens impliqués dans cette organisation. Le prisme essentiel étant bien entendu sécuritaire. Les pays européens redoutent que ces personnes récidivent et fassent peser des menaces sur leur sécurité. D’autres interrogations subsistent sur la présence de cellules jihadistes dormantes qui pourraient être réactivées par ces revenants, forts de leur séjour en Irak et/ou en Syrie. Si d’un coté le désir de les voir loin du territoire national est fort, il n’en demeure pas moins que dans leur propre pays des militants des droits de l’homme défendent le droit de ces personnes à rentrer, quelque soit les actes commis. L’exemple de Shamina Begum en Angleterre en est un exemple. 

Alors qu’elle est concernée de très près, la Turquie semble ne pas être préoccupée

Où se situe la Turquie dans ce débat ? A priori, nulle part. Pourtant l’on sait qu’une grande partie des personnes qui ont rejoint les rangs de Daech en Syrie et même en Irak sont passés par la Turquie. Un autre aspect (et bien plus problématique) de cette situation est le nombre élevé de citoyens turcs qui ont rejoint les rangs de Daech, que ce soit à partir de la Turquie, de l’Allemagne ou de la France. Bien qu’aucun chiffre ne soit communiqué -on est même en mesure de s’interroger si un recensement de cette nature ait été effectué- il est clair que cela ne chiffre pas en dizaines mais en centaines de personnes. Outre les combattants, ce sont des familles entières, femmes, enfants et même personnes âgées qui y sont allés. Profitant de la proximité géographique, certains ont même opéré des allers-retours entre la Syrie et la Turquie. Ce jihadisme a mi-temps est connu, et même si l’on ne dispose pas de travaux précis à ce sujet (à part les éventuels travaux des services de renseignements), ce sont des centaines de personnes qui ont empruntés ces routes. Dans tout les cas, ce sujet n’est pas à l’ordre du jour des discussions en Turquie, et cela n’est pas nouveau. 

Dans le passé, ni les départs dans les rangs d’Al Qaeda en Afghanistan, ni ceux pour la Bosnie ou le Tchétchénie n’avaient fait l’objet de débat public. Considérés comme partie prenante d’une guerre lointaine, la Turquie ne s’était pas émue de leur sort, de savoir si ils étaient morts ou vivants, blessés ou sur la route du retour au pays. Or à partir du moment où Al Qaeda a lancé ses opérations en Irak avec  El-Zerkaoui, les personnes qui l’ont rejoint de Turquie ont montré qu’il y existait une forte implantation de cette organisation, signant à partir de 2003 à quatre reprises des attentats (parfois kamikazes) sur le sol turc. Si à cette période Al Qaeda n’avait pas été un sujet de préoccupation, aujourd’hui Daech non plus n’en est pas un, et le cas échéant les autorités ne ressentent pas le besoin de le présenter comme tel. Daech a commis de nombreux massacres. Suruç, Ankara, Reina et l’aéroport de Yesilkoy en font partie, et des coups de filets ont permis d’appréhender certaines personnes. Mais il n’est pas possible de dire que ce réseau jihadiste existant en Turquie a été démantelé. En conséquence, il est difficile de savoir ce que font ou peuvent faire les revenants d’Irak ou de Syrie -et il y’en a beaucoup. D’un coté nous avons donc l’inconnue du nombre, du passage devant les tribunaux et de la nuisance potentielle des revenants. D’un autre coté, nous savons que Daech n’est pas terminé. La nouvelle période qui s’était ouverte dans la guerre de l’Occident contre le califat autoproclamé dans les territoires allant de Mossoul jusqu’à sa capitale Rakka continue avec la perte de ce territoire, sans signer la fin de Daech une fois pour toute. Le devenir de cette organisation est encore incertain, il existe de nombreux scénarii et analyses mais l’on sait qu’il essaye de survivre partiellement dans des petites poches en Afrique et en Asie. Mais ces îlots n’ont quasiment aucune force, comparé à celui qui existait en Irak ou en Syrie, et leur capacité de frappe terroriste en Europe semble basse. Dans la période à venir, la stratégie de Daech, son remplacement éventuel par de nouvelles organisations salafistes jihadistes  sont des sujets ouverts au débat. Chacun y va de sa théorie, entre ceux qui pensent que Daech est un chapitre clos, ceux qui pensent que croire cela est d’une grande imprudence, ceux qui sont entre ces deux positions etc.. En Europe et aux Etats-Unis un débat sur ces sujets existe d’une manière ou d’une autre et il est important que la Turquie le fasse aussi. Outre les questions concernant les citoyens turcs qui se sont engagés en Syrie, leur rapatriement, les différents enseignements que nous pouvons tirer de cela etc.. l’on pourrait au moins se poser la question de savoir si la Turquie est un terrain propice ou pas pour Daech et/ou des organisations similaires. 

Un terreau fertile

Jusqu’ici, la Turquie n’était pas un terrain prioritaire pour Daech et des organisations similaires, et malgré cela Al Qaeda puis Daech y ont commis de nombreux massacres. Il serait tout à fait possible que ces organisations déclarent la Turquie comme zone prioritaire de combat, en y appliquant de nouvelles stratégies. Je pense que ça demeure un problème très important, dans la mesure où ils y disposent d’un terreau idéologique fertile et d’un potentiel important de ressources humaines. Il existe également en Turquie de nombreuses lignes de fractures, de points sensibles et un pays où la polarisation est poussée à son extrême représente généralement un environnement favorable pour ce type d’organisations. 

En effet, l’on peut concevoir que les milieux religieux sont actuellement satisfaits du régime de l’Akp et d’Erdogan,mais il n’est pas exclu que si le pouvoir leur échappe -hypothèse plausible du fait de la crise de gouvernance- le traumatisme que cela causerait profite aux organisations type Daech. Même si le sujet est consciemment ou pas éludé, il se dresse face à nous. 

Pour faire face à la question des revenants, (combattants et leur famille) nous ne savons pas exactement quels sont les processus d’endotrinement qu’ils ont traversé. Des pays européens et musulmans ont tenté des programmes de « déradicalisation » sans grand succès apparent. Mais au moins, des tentatives sont entreprises. 

Je ne sais pas, a vrai dire, ce qu’il en est en Turquie. Si un programme d’envergure avait été appliqué, on aurait été au courant d’une manière ou d’une autre. Mais une fois de plus, il faut souligner que la Turquie offre un terreau favorable à ces types d’organisations dans les domaines politiques, économiques et culturels et cette situation empire avec le temps. Cette menace sérieuse ne semble alerter ni les pouvoirs publics, ni les différents pans de la société, ni même les universités (à quelques rares exceptions individuelles près) qui ont complètement perdu leur rôle de questionnement critique. 

Nous ne devons pas oublier qu’un jour ou l’autre ces organisations tenteront de tirer profit de la situation vulnérable que traverse la Turquie. 

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