Pourquoi le gouvernement turc change-t-il son attitude face aux syriens ?

Traduit par Cem Taylan

Bonjour à tous. La question des réfugiés syriens en Turquie est une problématique très sensible qui ne cesse de grandir. Beaucoup de personnes ont réagi aux émissions dans lesquelles je traitais ce sujet. Des personnes qui ne partagent pas les mêmes opinions politiques peuvent avoir une attitude très dure sur cette question. C’est une situation intéressante, car cette attitude très dure envers les réfugiés syriens, partagée par un grand nombre de personnes, nous permet de questionner la polarisation de la société turque. Je ne dirais pas que ce point de vue est critique, mais très en défaveur des réfugiés syriens. Bien sûr, cette attitude ne s’est pas installée tout de suite, mais elle s’est développée progressivement et tend à se répandre. Si la Turquie était un « paradis » pour les réfugiés et les migrants, cette situation ne posait pas de problème au départ. Mais lorsque les choses ont mal tourné, notamment en matière économique, plutôt que de rechercher les véritables raisons de l’instabilité du pays, la société turque a désigné un bouc émissaire (et dans ce cas, les réfugiés syriens), comme ce fut le cas à maintes reprises au cours des différentes époques de l’histoire du monde. 

Et la société turque commet l’erreur d’imaginer que les problèmes se résoudront en excluant autrui. On observe qu’en Turquie, cette erreur se répète depuis quelques années. Ce phénomène prend la forme d’une discrimination et d’une ségrégation raciale plutôt que d’une critique. 

On dit souvent qu’en Turquie, « le racisme n’existe pas ». Or, le racisme en Turquie existe bel et bien. La discrimination existe déjà, le racisme encore davantage. Mais quand on prend le racisme comme une discrimination en fonction de la couleur de peau, comme aux États-Unis ou en Afrique du Sud, c’est-à-dire une discrimination des blancs envers les noirs, bien sûr que le racisme n’existe pas. Parce qu’il n’y a pas une présence importante de noirs ou d’Africains en Turquie. Cependant, on observe différentes discriminations dans des étapes différentes de l’histoire de la Turquie. Dans certaines circonstances, surtout lorsque les conflits se durcissent, tout le monde sait qu’il y a une discrimination envers les kurdes. Et tout le monde sait aussi que cette discrimination envers les kurdes se transforme en racisme chez certains.

La question syrienne est donc un sujet très complexe. D’abord parce que les réfugiés qui résident en Turquie ne sont pas tous des syriens : la plupart le sont, mais il y a aussi beaucoup de réfugiés afghans et irakiens qui se sont installés en Turquie ces derniers temps. 

Certains de ces réfugiés passent par la Turquie pour aller ailleurs, tandis que d’autres restent dans le pays. Or, lorsqu’on parle de « réfugiés », en Turquie, cela fait uniquement référence aux syriens. C’est dû à leur présence massive et au fait que l’Etat turc a été en faveur d’une immigration des civils vers la Turquie, après la guerre civile en Syrie. Cette immigration a été fortement incitée par le gouvernement qui a largement ouvert les portes. Pendant les premières années du conflit, les entrées et les sorties en Turquie étaient déjà très denses. Beaucoup de civils sont arrivés en Turquie, mais aussi des combattants qui sont passés par le pays pour rejoindre des groupes jihadistes, et ceci fut une politique de l’État. Or, quand on écoute les personnes se plaindre de cette situation, on se rend compte qu’ils blâment directement les syriens et non le gouvernement. Il est très paradoxal d’attaquer directement les réfugiés syriens qui sont le résultat de politiques migratoires mal gérées par l’État à certaines périodes. 

Je parle de paradoxe, mais il ne faut pas oublier que la Turquie connaît un régime autoritaire. 

Il n’est pas facile de critiquer le gouvernement, ainsi que le président de la République. Néanmoins, il est beaucoup plus facile de critiquer les syriens. Les personnes qui sont mécontentes de cette situation choisissent donc la facilité et négligent l’essence des problèmes. C’est ce qui se produit aujourd’hui mais ce fut aussi le cas auparavant et ça continuera de l’être. La question est traitée comme si les réfugiés syriens étaient arrivés en Turquie de manière clandestine, or il faut surtout s’interroger sur les erreurs concernant la politique syrienne de l’AKP au cours de ces dernières années. 

Ceci étant dit, on observe aujourd’hui un véritable changement dans la politique syrienne du gouvernement. Une nouvelle mesure a été adoptée par décret à Istanbul. Cette dernière oblige les réfugiés syriens qui sont enregistrés dans d’autres régions de la Turquie à quitter la ville dans un délai d’un mois (la date finale était le 20 août). Ce décret pénalise dans un second temps les réfugiés qui ne sont pas enregistrés en les obligeant à retourner en Syrie. Le gouvernement adopte ainsi une attitude plus sévère qu’auparavant concernant la question syrienne. Pourquoi ce changement d’attitude ? Il y a bien sûr une dimension économique, mais aussi une question de relations internationales. Or je pense qu’il faut surtout s’intéresser à la politique intérieure. L’une des raisons principales des défaites successives de l’AKP aux élections du 31 mars et du 23 juin à Istanbul est le mécontentement ressenti par les électeurs en raison des réfugiés syriens. On le sait, les enquêtes nous le disent aussi. Le Professeur Ersin Kalaycıoğlu avait mentionné sur ce plateau, à l’occasion d’une émission spéciale faite avec Sedat Pişirici, que si un parti politique anti-immigration était créé aujourd’hui, beaucoup d’électeurs le soutiendraient. Malheureusement, c’est la réalité. On observe des cas similaires dans les pays occidentaux comme les États-Unis, le Royaume-Uni et les différentes régions de l’Europe, où le scepticisme contre les étrangers ne cesse de s’accroitre. Après la période de mondialisation effrénée sur la planète, au lieu de faire face aux problèmes entrainés par ce phénomène, des hommes politiques, notamment de droite, profitent de la situation pour mobiliser des électorats. C’est exactement ce qui est en train de se passer en Turquie.

Depuis son alliance avec le parti nationaliste, l’AKP ne cesse de basculer vers la droite dans ses propos et son langage. 

C’était déjà un parti de droite mais il se positionne de plus en plus vers l’extrême droite. Le côté islamique tend à rester en arrière plan, tandis que le côté nationaliste est aujourd’hui mis en avant. L’AKP ne peut actuellement plus défendre sa politique d’accueil des réfugiés syriens qui a été fortement critiquée par le parti nationaliste et le Bon Parti. L’AKP est en effet en train de se nier. Il a longtemps résisté aux critiques qui lui étaient adressées concernant sa politique migratoire, et le gouvernement a réussi à éviter les politiques discriminatoires envers les syriens durant un grand laps de temps. A quel point a-t-il réussi ? Il n’a pas réussi. Et actuellement, il est clair que cette résistance ne peut plus durer longtemps. 

On peut y observer une autre dimension de l’incapacité d’Erdogan à diriger le pays. Aujourd’hui, il ne définit plus ses propres politiques mais s’adapte et s’incline face à certaines demandes populistes. Et de ce que je comprends, les perdants de ce nouveau chapitre vont bien sûr être les réfugiés, notamment les syriens, mais aussi tous ceux qui mettent en avant la dimension humanitaire de la crise syrienne plutôt que les dimensions politique ou économique. Cette période arrive à grands pas, on parle notamment d’élections anticipées – il ne s’agit pour l’instant que de rumeurs – mais dans ce cas de figure, le gouvernement fera certainement sa campagne sur des propos anti-migration. 

Le décret concernant les réfugiés syriens non-enregistrés à Istanbul ne signifie pas forcément une rupture totale avec les anciennes politiques, mais je l’interprète comme un premier pas. Et je pense que l’AKP n’est désormais plus en position de suivre ses anciennes politiques migratoires. Je vois déjà venir les réactions à mes paroles. A ce sujet, je n’ai jamais changé d’opinion. Ce n’est pas un sujet naïf, une expression revient souvent pour désigner ceux qui défendent les réfugiés syriens dans ce pays : « Si tu les veux autant, héberge les chez toi ». 

Or, je réponds toujours que si le pouvoir d’achat des turcs est en baisse, si la société s’appauvrit, les réfugiés syriens n’en sont ni la raison principale, ni la deuxième, ni la troisième, tout comme les turcs qui vivent en Allemagne ne furent pas la raison principale des problème économiques des allemands à une époque. Mais là-bas les racistes et les néonazis tiennent les turcs et les étrangers responsables des problèmes économiques. Malheureusement, c’est ce qui se passe aujourd’hui en Turquie, beaucoup perçoivent les réfugiés syriens de la même manière. Et ces personnes répondront avec certitude que les travailleurs turcs qui ont immigré en Europe ne sont pas les mêmes que les réfugiés syriens en Turquie. Bien sûr que rien n’est identique, mais en fin de compte ce qui est commun à toute immigration est la dimension humanitaire. Si des propos racistes et discriminatoires concernant les immigrés émergent massivement dans une société, c’est un problème humanitaire. Si une haine envers les réfugiés syriens devient de plus en plus dominante dans les débats publics, la position à prendre est une position humanitaire. Parce que ce sont les dirigeants de notre pays qui les ont accueilli à une certaine époque, et ils leur ont promis certaines choses. Aujourd’hui ils peuvent changer leur politique, mais je pense qu’il faut conserver à tout prix une position humanitaire. C’est tout ce que j’ai à dire, bonne journée. 

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