La situation de la Turquie : l’autoritarisme sans autorité 

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Traduit par Nurcan Kılınç

Bonjour, La Turquie vit des jours difficiles. Les séismes à Elazığ et Malatya (à l’est du pays), l’avalanche à Van, l’étrange accident survenu à l’aéroport Sabiha Gökçen et d’autres événements plus ou moins d’ampleur s’ensuivent dans le pays. 

Les catastrophes naturelles : un « Fait de Dieu » ?

Il paraît alors plus simple de se dire que les séismes sont « faits par Dieu », et que les accidents « devaient arriver ». Or, lorsque l’on analyse tous ces accidents, nous pouvons remarquer que ce ne sont pas que de « simple accidents ». Par exemple, l’accident d’avion ne peut s’expliquer que par l’erreur d’une personne, mais est bien plus complexe. Il est, d’une part lié aux politiques de transport du pays, d’autre part à la construction du troisième aéroport de la ville et enfin la volonté d’une entreprise privée de vendre à bas prix ses biens. De plus, ce qui s’est passé après l’accident, lors du transfert des blessés vers les hôpitaux, notamment le nombre insuffisant d’ambulances était désagréable à voir, et nous prouve que ce n’était pas un simple accident. 

Ou encore, l’avalanche qui a eu lieu à Van. Lors de notre enfance ou jeunesse – étant âgé de 58 ans, il y a 45 ans ou 50 ans donc – nous entendions ce type d’information passer à la télé ou à la radio, généralement en provenance de la même ville. Une avalanche se produisait, et une équipe de premier secours intervenait afin de porter assistance aux victimes, cependant il leur arrivait  aussi quelques chose et une seconde équipe devait se déployer afin de secourir la première. Cela était déjà assez pénible il y a 50 ans. Qu’un même phénomène se produise dans la Turquie actuelle, 50 ans plus tard, nous montre que ce n’est pas qu’un « fait de Dieu ». 

Dans le cas du séisme d’Elazığ et Malatya, les experts avaient annoncé que le territoire était propice aux tremblements de terre, et que ceci pouvait se produire à tout moment – les preuves écrites existent. À cela s’ajoute les plaintes antérieures concernant le fait que certains bâtiments n’étaient pas parasismique. Lorsque s’est produit le séisme, nous avons pu constater que si les précautions nécessaires avaient été prises, un bon nombre de dégâts et pertes humaines auraient pu être évité. 

Quand tout ceci arrive à la suite et s’enchaîne, cela est dérangeant ; cependant, le plus dérangeant ici est, selon moi, le sentiment d’insécurité qui existe en Turquie.

Erdoğan : un acteur énergique devenu spectateur apathique

Lorsque la nouvelle de l’avalanche est tombéé, le Président Erdoğan était en meeting à Kırıkkale. Et comme chacun le sait, tous les grands médias en Turquie – principalement les chaines « d’information » (il est préférable de mettre information entre guillemets) – diffusent en direct et intégralement les prises de parole d’Erdoğan, ils ont une obligation implicite, non-écrite. Lors de sa prise de parole à Kırıkkale, quand la nouvelle de l’avalanche tombe, certaines chaînes d’information divisent leur écran en deux : d’un coté la dernière nouvelle et les premières interventions de secours et de l’autre Erdoğan. Dans un de ses propos – qui s’est assez répandu sur les réseaux sociaux – Erdoğan évoque l’avalanche, présente ses condoléances en disant « Dieu donne le repos à leur âme ! », ajoute que ces types de catastrophe représentent une menace, et puis continue son discours comme si de rien n’était, évoquant les derniers résultats de la Direction des Logements Publics (TOKI), et autres. C’est une attitude assez révélatrice, car étant journaliste, je suis Erdoğan depuis des années, et je l’ai vu évoluer depuis son poste de président de la section stambouliote du parti Refah. Mais disons que dans cette vidéo, la diffusion en direct depuis les télévisions nous montre un Erdoğan bien different de l’Erdoğan que nous connaissons.

Dans des circonstances normales, face à ce genre de situation, Erdoğan montre toujours sa force – ce qui était le cas jusqu’à récemment – et réagit instantanément. 

Lors du tremblement de terre de Van – j’étais sur place à ce moment là – Erdoğan s’était rendu immédiatement sur place arrivant le soir même dans la ville d’Ercis. Le jour du tremblement de terre, je m’étais rendu à Hakkari par hasard afin d’enquêter sur une attaque du PKK et lorsque la nouvelle du  tremblement de terre est arrivée, je me suis déplacé sur place, j’avais un ami avec moi. 

Nous sommes d’abord allés à Van, puis à Ercis, et ce soir-là Erdoğan était à Ercis, et avait le pouvoir. Il était venu avec ses ministres, il avait du pouvoir et il y avait un Erdoğan qui contrôlait toujours les choses. Mais la photo d’Elazığ ne m’a pas rappelé l’Erdoğan que j’avais vu à Van. J’ai vu un Erdoğan qui a perdu beaucoup de son pouvoir. 

Et ce dernier incident de Kırıkkale – permettez-moi de le dire – nous a montré un Erdoğan complètement différent. Je sais que je peux lasser un peu a parler tout le temps de la crise d’Erdoğan. Cela nous montre comment Erdoğan n’est plus en mesure de gouverner, qu’il n’est plus dans son état ancien – notamment lors du dernier incident, sa réaction à Ercis, ou ce que nous avons pu voir dans cette émission en direct – nous montre comment Erdoğan a perdu son ancien pouvoir au fil du temps. 

Rappelez-vous de Soma, il y avait un Erdoğan très dynamique à Soma. Nous savons qu’il y a eu des problèmes, mais la-bas, Erdoğan était une autorité qui voulait garder le contrôle en main, d’où le titre de cette publication : l’autoritarisme sans autorité. Au-delà de la Turquie, le qualificatif d’autoritaire est attribué à Erdoğan à travers le monde. En conséquent, la Turquie n’est plus considérée comme un régime démocratique, mais plutôt dirigée par un régime autoritaire.

Depuis un certain temps, dans le monde des médias mais aussi dans les instituts de recherche et sciences sociales – en particulier par les spécialistes des sciences politiques – Erdoğan est mis dans la même catégorie des figures de leaders autoritaires comme Poutine, Orban, Trump ou encore Kaczynski en Pologne ou Duterte aux Philippines – ce qui n’est pas du tout faux. 

Un pouvoir isolé qui n’a plus de prise sur les évènements

Mais les dirigeants autoritaires – y compris Erdoğan dès ses premières années au pouvoir qui a essayé de tout monopoliser en éliminant étape par étape l’esprit collectif constitué au sein de l’AKP, avait toujours du pouvoir et représentait une autorité. 

Et récemment, l’autorité et autoritarisme d’Erdoğan n’a pas changé, il n’est toujours pas disposé à rendre des comptes, et répond à l’opposition « qui es-tu pour me demander des comptes ? Je ne te rends pas de comptes ! » – comme par exemple sur la destination des taxes prélevées en prévision d’un séisme. Lors de ses mandats précédents, lorsqu’il faisait ça, il pouvait au moins inspirer confiance à certaines tranches de la société. C’est-à-dire qu’alors qu’il combattait une partie de la société, il inspirait confiance à l’autre – et ça lui suffisait pour rester au pouvoir.  

Cette dernière tranche de la population considérait les combats d’Erdoğan comme un combat qui avait lieu d’être, et qu’Erdoğan devait mener contre les « malveillants ».  

Donc, dans le passé, les querelles d’Erdoğan venaient de son pouvoir, or maintenant ceci est dû sa  faiblesse. C’est en fait une chose très normale. Disons que depuis qu’il a monopolisé le pouvoir, il est dans un état de crise. Cependant, la seule raison de cette crise n’est pas cette monopolisation du pouvoir, mais en réalité les menaces issues des différents segments de la société. 

Celles-ci ont commencé avec Gezi, puis se sont poursuivies avec la crise du MIT fomentée par les gülenistes, et notamment ce que les gülenistes ont fait lors du 17 et 25 décembre, puis le coup d’Etat raté du 15 juillet. 

Afin de lutter contre un certain nombre de menaces apparu dans des domaines variés, Erdoğan a préféré monopoliser le pouvoir pour y faire face, or, il a fait fausse route. C’est-à-dire que, lorsque les événements de Gezi ont éclaté, par exemple, au lieu d’essayer de le résoudre avec le dialogue et la négociation, comme il avait tenté et rapidement abandonné, en écoutant les demandes, du moins une partie, des groupes sociaux présents, tels qu’il se doit dans une démocratie, et régime pluraliste. Il a opté pour une répression assez dure, a préféré l’autoritarisme et a perdu. Bien sûr, alors qu’il perdait, les protestants de Gezi n’ont pas gagné, mais la perte d’Erdoğan a été plus importante. 

Tout en luttant contre le gülenisme – en particulier après le coup d’État – il a tenté de liquider toutes les personnes qu’il considérait comme opposants et exercer une autorité sur eux. Cela lui a peut-être permis de respirer à court terme, mais ensuite nous pouvons voir qu’il est insuffisant pour Erdoğan de résoudre sa crise. 

Si après le coup d’Etat raté du 15 juillet, il avait opté pour un pluralisme englobant toutes les couches de la société, prônant la démocratie, en préservant les droits et libertés individuelles tout en y rajoutant une perspective de lutte contre le gulenisme – ce qui peut paraître comme un rêve aujourd’hui, mais je pense qu’il y avait une telle option – la situation aurait été différente. 

Les événements de ce type ne sont pas pour Erdoğan, les problèmes de la Turquie, mais plutôt ses problèmes à lui, à son pouvoir, d’où ses réactions, qui ne font que reporter le problème sans le résoudre.

Une opposition pas encore en mesure de répondre aux défis

Nous sommes actuellement dans une configuration où Erdoğan ne rassure plus sa propre base électorale. L’émergence du parti d’Ahmet Davutoğlu, le parti d’Ali Babacan qui n’est toujours pas fondé mais qui est annoncé en sont un indicateur. Cependant, la crise qui existe au sein de l’AKP ne peut être résolue par ces nouveaux partis, car elle est bien supérieure à ce que l’on croit.   

De la même façon, ces derniers événements, nous montrent encore une fois que la crise de l’incapacité à gérer d’Erdoğan, ne nuit uniquement pas à sa personne mais plutôt à la Turquie.

Par exemple, ce après de qui s’est passé à Sabiha Gökçen ou à Van, les gens se posent désespérément la question suivante : que se passera-t-il si le grand séisme attendu à Istanbul se produit ? C’est un sentiment de frustration et d’impuissance fort, face auxquels Erdoğan avait par le passé des réponses, des allégations et des promesses qui lui permettaient de convaincre une tranche de la société.   

Mais ces derniers événements montrent qu’Erdoğan n’a plus grand chose à dire. Tout ce qu’il peut faire, c’est maintenir l’autoritarisme, donner des ordres à ses subordonnés afin de tenir encore un peu. 

Il y a un dicton qu’il utilisait beaucoup, qu’il aimait tellement – mais dont je ne l’ai pas entendu de sa part depuis longtemps – « Se tenir droit dans ses bottes sans tenir tête ». C’est un très bon dicton, mais depuis un certain temps – je l’ai déjà mentionné – Erdoğan résiste sans tenir droit dans ses bottes. De fait, le titre « l’autoritarisme sans autorité » que j’ai choisie correspond en fait à cela. 

Nous l’avions vu tenir tête, c’était comme ça, mais regardons, je vais y revenir, ce qu’il a dit à Kırıkkale nous montre en fait qu’il a largement perdu son autorité et pouvoir. Pour surmonter sa faiblesse, il a fait appel à l’argument des résidences de la Direction des Logements Publics (TOKI), or la Turquie et sa population ne peuvent plus être persuadées par ce type d’argument, et ont beaucoup plus d’attentes. Il y a aussi des questions plus stratégiques, comme ce qui se passe à Idleb par exemple.. Faute de liberté de presse et médias, nous ne pouvons aborder ces questions en Turquie. Mais l’impasse dans laquelle la Turquie est entrée en Syrie, par exemple, n’est pas un problème qui concerne seulement Erdoğan, mais de toute la Turquie, dont les citoyens payent les conséquences, et continueront visiblement à payer durant quelques années.  

Nous revenons ainsi au même point qu’est l’absence d’une force face à la faiblesse d’Erdoğan, une force capable de changer, mobiliser et entrainer la société. Et je pense que c’est la raison pour laquelle Erdoğan conserve son pouvoir. Or les derniers événements nous montrent aussi que cette société, la Turquie va d’une manière ou d’une autre la créer d’elle-même. En d’autres termes, il y a une grande insatisfaction et un grand malaise auxquelles les partis fondés, en fondation ou existants ne peuvent répondre. Il était clair que ceux qui dirigeaient le pays – en particulier Erdoğan – ne peuvent le résoudre, et la population n’est convaincue du fait que ceux qui s’opposent à Erdoğan puissent y parvenir.   

Par conséquent, soit les opposants doivent convaincre la population avec des programmes plausibles, ou bien des personnes et des groupes que nous ne connaissons pour l’instant doivent prendre les choses en main et proposer de nouvelles perspectives afin de résoudre les problèmes, et entrainer la population. Il y a une crise très grave, une crise de ceux qui dirigent le pays, mais à mesure que cela s’intensifie, la crise devient nôtre.     

D’une part, la crise économique, d’autre part la crise sociale et le sentiment d’insécurité nécessitent des solutions. Ainsi, celui qui parviendra à résoudre le problème de confiance ou aura un projet convaincant quant à sa résolution, sera peut-être celui ou ceux qui dirigeront le pays.  

Mais à l’état actuel des choses, autant que je sache, Erdoğan a perdu ses anciens talents et sa capacité à tenir les ficelles en main dans les pires situations. C’est tout ce que j’avais à dire. Passez une bonne journée.

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