Est-ce que la Turquie est réellement gérée par “un seul homme” ?

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Traduit par Nurcan Kılınç

Depuis bien longtemps en Turquie, on évoque le pouvoir “d’un seul homme”, idée qui n’est pas débattue. Alors que la dernière réforme pénale nous a montrée que le Parti du mouvement nationaliste (MHP) et son leader Devlet Bahçeli influencent beaucoup le pouvoir. 

Il est bénéfique de remettre en question ses présuppositions. Nous devons sérieusement remettre en cause la définition du “régime d’un seul homme” auquel nous avons eu recours lors de la définition du régime politique en Turquie – moi y compris. Chose quant à laquelle nous sommes en retard. Bien qu’Erdoğan paraît être celui qui fait tout seul, que personne au sein de l’AKP n’ait une influence et qu’Erdoğan paraît avoir le premier et dernier mot dans la prise de décision, la réforme pénale nous a démontré que nous sommes confrontés à une coalition.

Une partie importante de cette coalition est le Parti du mouvement nationaliste (MHP) et son chef, Devlet Bahçeli. Au-delà de cela, des personnes, des groupes, cercles qui sont sur la même longueur d’onde que Devlet Bahçeli se trouvent une place au sein de ce pouvoir. Qu’est-ce qu’ils obtiennent personnellement ? C’est un sujet de débat à part je vais l’évoquer plus tard. Mais tout d’abord, Erdoğan impose à la Turquie leur conception sécuritaire. Ces personnes sont Bahçeli et le MHP mais avant tout c’est leurs idées qui sont au pouvoir. C’est-à-dire que leur point de vue, ce qu’ils disent depuis des années, est mis en œuvre par l’État aujourd’hui ou essaie de l’être. C’est une très, très grande opportunité, un très grand champ d’accès au pouvoir.

Depuis son arrivée à la tête du MHP, Devlet Bahçeli a un slogan “Devlet (son prénom signifiant État) arrivera à la tête de l’État”. Mais la force du MHP étant ce qu’elle est – 10 % environ, à l’exception des élections de 1999 – ce slogan a été perçu comme un souhait irréaliste. C’est évidemment un beau slogan, inventé avec le prénom de Devlet Bahçeli, mais on a toujours pensé que cela n’arriverait jamais. Or actuellement, Recep Tayyip Erdoğan est à la tête de l’État, mais Devlet Bahçeli semble être l’un des acteurs et des propriétaires les plus importants de l’État – dans un sens, nous voyons que ce slogan s’est réalisé. 

Pourquoi cela se passe ainsi ? La raison principale est qu’Erdoğan n’est plus aussi fort qu’avant. Erdoğan a cessé de défendre les idées, points de vue et ambitions exprimées dans les premières années de l’AKP, il a également liquidé ou encouragé à se retirer les personnes qui ont fondé le parti avec lui et qui étaient dotées de certains pouvoirs, afin d’élargir son champ de pouvoir. Erdoğan a mis au placard la majorité des personnes avec qui il avait entamé cette aventure. Certains d’entre eux ont pris part au sein d’autres partis – en particulier le Parti Deva (parti fondé en mars 2020 par Ali Babacan, ancien vice premier ministre), et le Parti de l’avenir (parti fondé en décembre 2019 par l’ancien Ministre des Affaires étrangères puis premier ministre Ahmet Davutoğlu), mais surtout au Parti Deva. Mais Erdoğan s’est affaibli en centralisant le pouvoir, les pas qu’il a faits afin de se renforcer les ont affaiblis. Et comme nous l’avons vu lors des élections de juin 2015, il s’est rendu compte qu’il n’avait plus la chance de diriger le pays seul comme auparavant, il a recouru à des alliances, des coalitions ouvertes ou déguisées pour maintenir son pouvoir. Ce qui est connu aujourd’hui sous le nom de l’Alliance populaire (Cumhur Ittifaki) n’est que le côté visible de l’iceberg. 

Mais il est possible de dire que le début de tout cela remonte aux élections de juin 2015. Puis ce qui s’est passé avec les Gülenistes n’a fait que renforcée la chose. Car les Gülenistes avaient une organisation assez forte au sein de l’État – chose qui s’est fait en grande partie avec la connaissance, l’approbation, le soutien et l’encouragement d’Erdoğan. Lorsque ces derniers ont défié Erdoğan de l’intérieur de l’État, Erdoğan a eu besoin d’autres groupes au sein de l’État. Et à nouer une nouvelle alliance. Il a autorisé certaines des sections qu’il essayait de liquider avec les Gülenistes à réapparaître sur la scène et agit avec eux. Nous sommes face à de telles situations, mais il n’est pas évident de percevoir cela. Il n’est pas possible de voir cela apparaisse dans les discussions, les analyses et les commentaires. Il y a plusieurs raisons à cela : premièrement, le contre Erdoğan est aujourd’hui l’axe principal d’une partie importante frange de l’opposition. Les critiques faites à son égard sont largement justifiées, car Erdoğan centralise beaucoup de choses en ses mains. Cependant, une critique centrée sur Erdoğan empêche de voir les alliances visibles et invisibles présentes autour de lui. Par exemple, Devlet Bahçeli, l’allié le plus puissant d’Erdoğan, aujourd’hui, était l’allié le plus fort du CHP hier. Ils étaient si proches qu’ils ont présenté face à Erdoğan une personne comme Ekmeleddin İhsanoğlu, qui n’avait aucune chance. Ils agissaient ensemble, et figuraient sur des photos ensembles. Puis soudain Bahçeli s’est allié avec Erdoğan, il critiquait Kılıçdaroğlu plus qu’Erdoğan, alors que ce sont toujours les mêmes personnes. 

Ce qui a poussé Kılıçdaroğlu vers Bahçeli est l’opposition à Erdoğan. Mais après s’être débarrassé de son opposition à Erdoğan, et pensé qu’il n’en avait plus besoin, Bahçeli s’est positionné avec Erdoğan. Ce changement de position est dû au fait qu’Erdoğan a commencé à adopter dans une large mesure ses points de vue, il a commencé à s’approprier sa ligne de conduite – en particulier concernant la question kurde. Plus tard, la stratégie développée par Kılıçdaroğlu durant la Marche pour la justice, nous laisse à penser qu’il a tiré les leçons de cet événement.

Qu’est-ce que c’est ? Au lieu d’opter pour une stratégie de lutte contre Erdoğan, il a choisi une stratégie supra-partisane, où il propose des choses pour la Turquie, où il souligne les problèmes du pays. Cette stratégie a eu ses premiers résultats lors du référendum, mais le résultat réel a été observé lors des élections municipales locales. Avant cette dernière, une alliance a également été formée pour les élections législatives, mais n’a pas pu être établie pour les élections présidentielles – qui étaient la plus importante. Bien qu’il n’y ait pas eu d’alliance, le candidat du CHP, Muharrem İnce, a basé sa campagne contre Erdoğan. Il est toujours possible de faire de l’opposition en s’opposant à Erdoğan. En conséquence, aujourd’hui l’alliance contre Erdoğan se concentre uniquement sur sa personne sans prêter beaucoup d’attention aux autres membres de la coalition qui l’entoure. 

Il se peut qu’il y ait des calculs tels : Erdoğan devient si faible qu’à l’avenir, les personnes qui l’entourent s’en éloigneront. Ces derniers sont nos potentiels alliés, il ne vaut mieux pas trop avoir affaire à eux. L’autre erreur en plus de s’opposer à Erdoğan a été de ne pas prendre au sérieux Devlet Bahçeli. La plupart des critiques récentes émis par des cercles d’opposition à propos de Devlet Bahçeli en se fondant sur ce qu’il dit lors des réunions de groupes, des tweets qu’il publie, sont souvent moqueur vis-à-vis de celui-ci, le considérant comme un acteur politique irréel. C’est une terrible erreur de penser qu’il parle tout seul, et que ses propos n’ont ni queue ni tête. 

Alors que Devlet Bahçeli est l’un des politiciens les plus expérimentés faisant de la politique en Turquie. Dès son plus jeune âge, il a pris part au sein des mouvements idéalistes (ülkücülük) et possède également une expérience universitaire. Après cette dernière, il s’est engagé en politique et dirige depuis des années, le MHP, qui est en fait un chaudron de sorcière – chose que nous avons vu lors de combats au Congrès. Et il ne faut pas oublier que lors du dernier congrès, il était face à une menace majeure – notamment avec Meral Akşener – et qu’il a été sauvé par Erdoğan. 

Certains pensent que Bahçeli paye sa dette en vers Erdoğan qui l’a maintenu à la tête du MHP. Je ne pense pas que cela soit très juste. Il a évidemment donné quelques choses en retour, mais ils ont tourné cette page depuis bien longtemps. Les aides, les soutiens et les facilités qu’il a pu apporter à Erdoğan après sa réélection à la tête du parti son maintenant du passé. Lorsque nous observons le duo Erdoğan Bahçeli, à l’état actuel, nous ne pouvons dire que Bahçeli donne beaucoup de lui. Il donne un coup de pouce à Erdoğan, mais en reçoit beaucoup en retour. Je pense qu’Erdoğan est le principal dépendant. 

Bahçeli n’est pas le dirigeant du MHP qui a fait des concessions à Erdoğan pour maintenir son pouvoir, bien au contraire, Erdoğan apparait comme un leader qui a fait des concessions à Bahceli pour maintenir son pouvoir. Cela ne pose pas de problème, car Bahçeli ne crie pas au grand public son gain. Il les accueille très poliment et calmement. Il n’a aucun comportement qui laissera Erdoğan dans une situation délicate, qui expliciteront le désespoir et la dépendance d’Erdoğan à son égard. Il ne le menace pas, ne le met pas en garde. Mais tout en sachant qu’Erdoğan a besoin de lui, sans lui forcer la main, je pense qu’il gère la situation intelligemment. Mais sa politique réfléchie et sa stratégie efficace n’importe pas et n’est pas compris par l’opposition. En fait, ils ne regardent pas en cette direction, car le seul sujet est Erdoğan. Ils pensent que Bahçeli ne peut être qu’un figurant, et non l’acteur – ils font une grande erreur. Je tiens à souligner ce point. 

Bahçeli influence-t-il uniquement ce qui l’arrange, comme avec la réforme de la loi pénale, ou bien assure-t-il que seule sa propre ligne est suivie pour la question Kurde ? Ce sont des éléments importants, mais au-delà de cela suite aux purges dûes à la guerre contre les Gülenistes, il y a des vides à combler au sein de l’État. Nous entendons que le MHP et les idéalistes sont efficacement actifs. C’est ce qui s’était passé dans les années 1970. Et plus tard durant les différentes périodes en Turquie, lorsque le pouvoir recherchait des cadres les premiers qui venaient à l’esprit été les personnes issues du mouvement nationaliste-idéaliste. Il existe une structure appelée les foyers idéalistes (Ülkü Ocakları), et malgré les quelques changements que cette structure a subis depuis des années, elle a une place très solide chez les jeunes. En particulier en Anatolie, un grand nombre de personnes passent par le foyer à la fin de leurs études universitaires, c’est un moyen de trouver un emploi, de se construire un réseau de networking. Par conséquent, je pense que cela est très important en cette période, en particulier au sein du ministère de l’Intérieur – à ce stade, il est nécessaire de souligner Süleyman Soylu – pour pourvoir les postes vacants au sein de l’État. 

Je souhaite vous raconter une anecdote, que je pense est vrai, il y a des années, lorsque le DSP (parti de la gauche démocratique) de Bülent Ecevit était au pouvoir avec la coalition de Bahçeli, le ministère de l’Éducation nationale était issu du DSP. Un jour un président provincial du DSP s’est rendu auprès du ministre de l’Éducation nationale et a demandé la mutation de sa conjointe qui est enseignante, face à cela le ministre impuissant, lui dit qu’il ne peut rien faire pour. Certain temps passa, et lorsqu’ils se rencontrèrent à nouveau le ministre l’interroge au sujet de sa femme, et le prédisent de province répondit “Ne vous inquiétez pas, nous l’avons dit à notre ami qui est président provincial du MHP, qui l’a fait”. 

Aujourd’hui il y a une structuration idéaliste assez solide au sein de l’État, chose qui se construit depuis les années 1970 en Turquie. Les Gülenistes ont érodé dans une certaine mesure de cette structuration, je tiens à le souligner, et certains d’entre eux ont été repris. Nous savons que certains des noms clé de la structuration Gülenistes dans la police et la magistrature ont des origines idéalistes. Certains d’entre eux ont vraiment changé de ligne idéologique, d’autre l’ont fait parce qu’il n’y a pas d’incohérence entre l’idéalisme et Islam. L’autre point est que Fethullah Gülen est un pur nationaliste turc. Durant cette période, nous avons vu que beaucoup de personnes ont changé de camp, et certains d’entre eux, bien sûr, ont vu que le mouvement ascendant était le Gülenisme. Ils ont vu que le MHP était exclu et resté en dehors du pouvoir, et afin de progresser depuis leur poste, ils ont préféré s’approcher des Gülenistes.

La relation entre l’AKP et le MHP, ou Erdoğan et Bahçeli a des effets et nous en vivons un actuellement. Celui-ci est l’alliance de populaire (Cumhur ittifaki) qui est à la défaveur du parti AK et en faveur du MHP. À mon avis, la lignée sécuritaire de cette alliance ne peut pas tenir en Turquie bien longtemps. Et ils sont voués à perdre ensemble. C’est le plus grand risque que Bahçeli a pris, de prendre part à la défaite d’Erdoğan. Il pourra sans doute s’en dédouaner. Par exemple avec la crise économique, ou des sujets de ce type, Bahçeli se comporte comme s’il n’avait aucune responsabilité et peut jeter la balle dans le camp d’Erdoğan et de l’AKP.

Il est ici question de deux groupes imbriqués, notamment en Anatolie, les résultats des élections que j’ai pu observer depuis les années 1970 – les experts le savent mieux – montrent une transitivité des votes nationalistes et des votes conservateurs, qui a longtemps durée. Par exemple, il y a eu le MHP avec le MSP – le parti du salut national, était un parti politique turc d’orientation islamiste – puis le MHP avec le parti de la prospérité (Refah, successeur du MSP), puis le parti de la vertu (Fazilet, succédant au parti Refah) avec le MHP. Enfin, actuellement, nous avons l’AKP avec le MHP, à mon avis l’AKP sera le principal perdant dans un processus où les deux perdront ensemble. Avec l’AKP, l’islamisme propre à la Turquie est également en train de perdre. En tout état de cause, le nationalisme continuera à être présent en Turquie, parce que le nationalisme est déjà l’une des idéologies la plus populaire au monde. L’interprétation idéaliste, du nationalisme turc dont le MHP est représentatif, continuera d’exister tout en évoluant, je pense qu’il aura toujours un avenir. L’islamisme va continuer à être présent, mais je pense que c’est l’islamisme propre à la Turquie qui va payer les conséquences de la défaite d’Erdoğan. En conséquence, même s’ils connaissent l’échec ensemble, il ne sera pas difficile de récupérer pour le MHP et ceux qui partagent son opinion. Cependant, je ne pense pas que l’islamisme dont l’AKP s’est approprié puisse se remettre sur pied. Si nous devons récapituler, nous disons qu’il y a en Turquie le pouvoir “d’un seul homme”. Ce qui est le cas en l’apparence, mais c’est une coalition qui dirige la Turquie, dans laquelle le MHP et Devlet Bahçeli ont un rôle très important. Cette coalition a de plus en plus de difficulté à gérer la Turquie, et finalement seront tenus responsable de tout cela Erdoğan et ceux qui l’encouragent, et je pense que le MHP et Devlet Bahçeli sont capables de s’en sortir avec un minimum de dégâts.                                                                

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