Religion et Politique en Turquie: je t’aime, moi non plus

Traduit par Jalal Haddad

L’Histoire de la République de Turquie est pleine d’exemples où la religion occupe une grande place, parfois déterminante dans la politique. Mais le passage des religieux de la périphérie au centre a provoqué d’importants changements. Il n’est désormais plus possible de décrypter les événements avec les anciennes clés de lecture.

La religion a toujours occupé une place importante dans la vie politique turque. L’exclusion de la religion de la vie publique à partir de la fondation de la République a toujours été un facteur de tension. Les religieux, relégués hors du système ont toujours cherché à gagner le centre. Cette tension, déterminante ou marginale, a toujours existé.  La relation Religion-Etat et Religion-Politique constitue en permanence un sujet de débat en Turquie. Cela a pris une autre dimension lors du passage au multipartisme avec, d’un côté, la droite qui se faisait le porte-voix de ces milieux religieux/conservateurs et une gauche, partisane d’une laïcité plus ferme. 

Mais depuis quelques temps, le facteur de la religion semble avoir perdu du poids dans la vie politique en Turquie. Jusqu’à tout récemment, les confréries islamiques étaient illégales mais gardaient une certaine légitimité. Même si les autorités faisaient parfois des coups de filets dans ces organisations, leur existence n’était pas remise en cause. Elles étaient tolérées, au pire surveillées.

Les politiciens ont toujours cherché du soutien auprès de ces confréries, surtout pendant les élections. Qu’elles aient une dimension locale ou nationale, la capacité d’influence de ces organisations religieuses devenait l’objet de toutes les convoitises, attirant les candidats à leur portes afin de négocier un soutien. Même si ces négociations se faisaient dans le secret, il était courant qu’avant chaque élection la presse explique quelle confrérie soutenait quel candidat. Au début de ma carrière j’ai moi-même publié plusieurs articles explicitant le soutien de ces confréries. Mais aujourd’hui les choses semblent avoir changé. Durant la campagne pour les élections du 23 Juin, nous savons que l’Akp et Erdoğan en personne ont lancé une mobilisation sans précédent, en y intégrant plusieurs confréries pour déboucher finalement sur une défaite monumentale. La confrérie İsmailağa qui avait reçu la visite du candidat malheureux Binali Yildirim et qui avait diffusé elle-même les photos de cette visite doit peut-être regretter cet épisode ou prier pour que cela soit vite oublié. D’autres confréries aussi qui avaient ouvertement pris parti pour Yildirim sont négativement impactées. Mais ce résultat nous montre bien que ces prises de position n’ont eu aucun effet, car la religion s’est normalisée, les religieux sont désormais au centre. 

L’Islam échappe désormais au monopole de l’Akp

Le cas d’Ekrem İmamoğlu qui avait lu la sourate coranique Ya-sin dans la mosquée conservatrice d’Eyüpsultan -sans faute selon les connaisseurs- nous montre bien qu’un candidat du Chp peut parfaitement être pieux, se rendre à la mosquée le vendredi, prononcer des prières et aller même jusqu’a faire lire le Coran à un imam dans son bureau lors de sa prise de fonction. Cela a choqué certaines personnes des deux camps qui ont émis des critiques, comme par exemple Levent Gultekin ou Sedat Pisirici dans les émissions de Medyascope, arguant des problèmes posés en terme de laïcité. Personnellement je n’en suis pas si sûr, parce que de nombreux changements sont intervenus entre les débuts du débat sur la laïcité et le stade actuel. Est-ce que cela lui a fait gagner des voix ? Ceci peut être un autre sujet de discussion mais cette séquence nous a surtout montré que les politiques qui prient de manière ostentatoire peuvent également être issus de l’opposition. Depuis la fondation de la République, le Chp était accusé de manière récurrente d’être un ennemi de la religion et même si cela les dérangeait, force est de constater qu’ils n’agissaient pas de manière franche pour prouver le contraire. Mais avec la direction de Kılıçdaroğlu, de nombreux efforts ont été entrepris ces dernières années pour casser cette image. La candidature d’Ekrem İmamoğlu, qui a surgi au milieu de tout cela, y a grandement contribué. Quelle en est la conséquence ? Dorénavant il n’y a plus de garantie en Turquie de gagner des élections en « utilisant la religion à des fins politiques,» selon l’expression consacrée. La religion, la Turquie et la Politique ont radicalement évolué. Les religieux ne sont plus lésés, les questions concernant le voile ou les lycées religieux (Imam Hatip) ont été réglées. Si des modes de vie sont lésés ce ne sont plus ceux des religieux. Car les religieux sont désormais au centre et ce sont eux qui lèsent les autres. 

La répression des confréries n’est plus le monopole du Chp 

Dans la lecture critique qu’ils font de l’Histoire de la République, les milieux islamiques ont souvent souligné les exemples où ils auraient été persécutés. De nombreux cas sont montés en exergue, plusieurs livres ont été publiés et présentent un Chp féroce de la période du parti unique, opprimant une population pieuse. Cette narration a également été reproduite lors du processus du 28 Fevrier 1997 (NDT : Les militaires avaient forcé le parti Islamiste Refah vainqueur des élections, à démissionner). Mais désormais, il est incontestable que l’Akp est responsable de la plus grande répression de toute l’Histoire de la République d’un groupe a prétention religieuse, et que cela continue. La question de savoir ou non si les gülenistes sont réellement un groupe islamique est un autre point de débat, mais nous savons qu’ils ont collaboré de nombreuses années avec l’Akp, qu’ils sont issus du même camp. Privés de leur droit d’existence, des milliers d’entre eux sont sous les verrous, les autres étant mis au ban de la société ou exilés.  L’on peut débattre si ce qu’ils subissent actuellement est justifié ou non, mais il est impossible de ne pas voir que la répression qu’ils subissent a atteint une ampleur inégalée dans l’Histoire de la République. Même s’il est difficile de comparer des événements similaires dans des périodes différentes, il est indéniable que, dans le domaine de la répression Etatique d’un groupement à vocation religieuse, l’on bat actuellement record sur record. La conséquence en est que toute critique du passé sur l’ « oppression des religieux » paraît bien vide au regard de ce qui se passe aujourd’hui. Même si le processus du 28 Février est toujours utilisé par le gouvernement à des fins de propagande, toute personne qui a vécu cette période est consciente qu’on n’avait jamais atteint l’intensité actuelle. Les propagandes mensongères de cette époque paraissent dérisoires lorsqu’elles sont comparées à celles d’aujourd’hui. 

Dans la Turquie présente, mises à part les confréries, il existe de nombreuses personnalités ou groupements qui se définissent comme islamistes, préférant se démarquer clairement de l’Akp, malgré la prétention de celui-ci de mener une politique pro-islamique. Semra Kuytul, épouse d’Alparslan Kuytul a récemment pris la parole dans nos studios. Son mari est en prison depuis 17 mois. Kuytul est un Islamiste « à l’ancienne».  En raison de son refus de soutenir ouvertement l’Akp et pire, parce qu’il l’a critiqué, lui et plusieurs membres de son groupe se retrouvent derrière les barreaux. Les autres confréries islamistes le traitent comme un pestiféré, préférant ignorer ce qu’il subit : car se retrouver côte à côte avec lui, équivaut à se dresser face au pouvoir. Son épouse Semra Kuytul ne parvient à faire entendre sa voix que chez Medyascope. Pareil sort est également réservé à quelques personnalités islamistes, ce qui tend à battre en brèche l’idée selon laquelle la gauche et les islamistes ne peuvent jamais se rejoindre. 

Une toute nouvelle période nécessitant de nouvelles grilles de lectures

Nous vivons donc une période toute nouvelle. Il n’est plus possible de décrypter les événements avec les anciennes clés de lecture, les anciens clichés. Plusieurs acteurs peuvent adopter des postures inimaginables il y’a quelques temps. L’idée selon laquelle plusieurs confréries, groupes et personnalités Islamistes ont soutenu Ekrem İmamoğlu fait son chemin, corroborée par les résultats du 23 Juin.  D’autre part, certains politiques classés dans des cases précises adoptent des postures surprenantes concernant la religion. Kemal Kılıçdaroğlu, président du Chp, a répondu à l’invitation dans nos studios deux jours avant l’élection. Il y a reconnu certaines erreurs dans le passé concernant la prise de position de son parti sur le voile, et a défini lui-même cela comme une « autocritique ». D’autres politiques ont fait de même.  De l’autre côté du spectre, des personnalités Islamistes peuvent parfois tenir des propos surprenants, dérangeant parfois les religieux. L’on voit bien qu’il existe une relative confusion sur la relation religion-politique difficile à adapter aux anciens schémas. Lorsque Erdoğan accuse Babacan et son entourage de « diviser les fidèles », cette parole ne rencontre pas beaucoup d’écho. Plus qu’un propos riche de sens, cela est plutôt perçu comme un signe de désespoir. 

Aussi, lorsqu’on questionne l’équipe de Babacan sur leur rapport à Davutoğlu, on se rend compte qu’ils le trouvent trop islamiste et qu’ils veulent s’en démarquer. Ils veillent à ne pas donner une image trop islamiste de leur nouveau parti. Finalement cela peut être compréhensible dans la mesure où Ali Babacan ou Abdullah Gül, identifiés comme religieux, ne ressentent pas le besoin de mettre en avant leur piété. Ils préfèrent élargir leur base en tempérant l’accent sur la religion. A la création de l’Akp, le même discours avait été tenu. L’un de ses fondateurs m’avait ramené cette anecdote : « lors de nos déplacements en Anatolie, des villageois nous avaient dit : ‘Ne nous expliquez pas comment vivre notre religion, on sait comment faire. Expliquez-nous plutôt comment vous allez lutter contre l’inflation, le chômage’. Nous allons donc devoir développer de nouvelles perspectives . »

A vrai dire, les débuts de l’Akp semblaient avoir tenu compte de ces demandes, mais dès l’apparition des premières crises, nous avons vu qu’Erdoğan s’est immédiatement emparé d’une rhétorique propre à consolider sa base religieuse : Palestine, Islam, religion, cela a fonctionné un certain temps mais je pense qu’aujourd’hui ces thèmes n’exercent plus d’effet. 

La Religion, une arme à double tranchant

Désormais, la religion peut être une arme à double tranchant pour celui qui l’utilise. Je pense par exemple à la gigantesque prière collective organisée par la direction des affaires religieuses, juste avant les élections. Officiellement sans rapport avec la campagne électorale, cette manifestation, organisée à la hâte, n’a pas pu empêcher l’énorme claque électorale du 23 Juin. Cela nous montre que la religion, lorsqu’elle est utilisée à des fins électorales, peut parfois décevoir ceux qui s’en emparent et que cela nuit en définitive à la religion elle-même. Comment concevoir  que des éminences des confréries, des prédicateurs en vogue prient publiquement en faveur d’un candidat, pour finalement voir une défaite de 13.000 voix passer à 800.000 ? Quoi de plus normal que de voir des fidèles se questionner sur la religion suite à cette Bérézina ? Les cheikhs, prédicateurs en tout genre ne se rendent-ils pas compte que brader à ce point leur traditions, leur force symbolique équivaut à scier la branche sur laquelle ils sont assis ? Il est impossible qu’ils ne le réalisent pas. Peut-être s’y sentent-ils obligés. Mais lorsqu’une confrérie ou un prédicateur associe son destin à la politique, une défaite électorale devient une défaite de cette confrérie, de ce prédicateur. Envisagent-ils de changer ce comportement ? Je ne sais pas ; mais je peux déjà dire que dans la période à venir, ce processus qui a déjà commencé va s’accentuer et que ceux qui s’empareront de la religion a des fins politiques auront de moins en moins de résonance dans la société.  Ce qui est plutôt une bonne chose. Cela montre qu’en terme de normalisation de la religion et de la politique en Turquie, le pire semble être derrière nous. 

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