L’histoire du clash entre Tayyip Erdoğan et Fethullah Gülen

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Traduit par Nurcan Kılınç

Bonjour, Osman Kavala a été réincarcéré à nouveau hier soir. Il est important de préciser que cet événement douloureux, non-équitable, est contraire à l’état de droit, aux droits et libertés fondamentales en Turquie. Ça nous a démontré d’une manière assez frappante comment en Turquie la justice est politisée et ces deux institutions sont entremêlées. J’ai pu observer aujourd’hui que les Gülenistes voulaient s’impliquer dans les nouvelles que nous avons faites sur Osman Kavala. Et voulaient tirer leur part du préjudice subit par Osman Kavala. Alors que, comme nous le savons, ce sont deux affaires complètement différentes. Nous savons que lors du premier procès d’Osman Kavala, et du premier procès de Gezi, des preuves infondées ont été apporté par les Gülenistes. Et comme il ne pouvait maintenir Osman Kavala en prison, le pouvoir politique a voulu l’associer au coup d’État raté des Gülenistes. Ce qui nous a encore une fois montrer que pour le gouvernement d’Erdoğan, ce coup d’État raté du 15 juillet est un issus, un atout auquel il recourt lorsqu’il est coincé. Mais établir un lien avec Osman Kavala, a éclipsé la volonté de s’attaquer contre les putschistes et le 15 juillet. 

D’ailleurs, il y a des critiques, et nous pouvons dire que cette accusation n’est plus d’actualité. 

Hier, lors de sa prise de parole à l’Assemblée devant son groupe politique, le Président Erdoğan a eu des déclarations assez intéressantes. Il a admis qu’ils étaient impliqués dans le renforcement de cette structure (güleniste) – FETO, comme il l’appelle. Mais, dans les faits, il a essayé de mettre la chose sur le dos du principal parti d’opposition – le CHP. Il a souligné un point « Ma personne et mon pouvoir politique avons déclaré la guerre aux Gülenistes », ceci a été repris et a fait la une des médias proches du gouvernement. Cependant, cela ne reflète pas la réalité, car c’est Fetullah Gülen qui a déclaré la guerre et non Erdoğan. La réaction d’Erdoğan est donc une réponse forcée à la guerre déclarée par Gülen. Ceci a une histoire, et je souhaiterai l’expliquer aujourd’hui. Ces événements ne sont pas comme présentés par Erdoğan, et ni comme ce qui est présenté par Fethullah Gülen et ses larbins. Je vais résumer cela de façon chronologique avec un œil extérieur. Il est utile de se rafraîchir la mémoire.  

Dès fin 2002 lorsque l’AKP est arrivé seul au pouvoir, les débats ont surgi autour de sa liquidation par l’État profond, sur la possibilité qu’il sera au gouvernement sans avoir le pouvoir politique, et sur sa capacité à avoir le contrôle l’État. Et dès les premiers instants, l’attente de coup d’Etat, postmoderne ou à l’ancienne, a été à l’ordre du jour. Dans ce processus, peu après son arrivée au pouvoir, les Gülenistes ont utilisé cette chose. Ils l’ont utilisé d’une façon très efficace et ont de façon implicite ou explicite, transmis à Erdoğan des informations selon lesquelles le gouvernement d’Erdoğan allait être renversé par un coup d’Etat, ou qu’il allait être assassiné, et lui ont proposé une alliance. Il leur a été proposé de lutter ensemble contre l’Etat profond, contre ceux qui se prétendent être les véritables détenteurs du pouvoir : les militaires et la haute bureaucratie, la haute magistrature et les médias. Mais les membres du Parti de la Justice et du Développement ne font pas confiances aux Gülenistes – depuis la nuit des temps le mouvement Milli Görüş est distant du mouvement Gülen, il est allergique à ce dernier ; ils voient le mouvement Gülen comme un mouvement américain, créé par la CIA – de fait ils se sont tenus distants. Au passage, le magasine Nokta, a publié en 2004, les souvenirs de l’amiral à la retraite Özden Örnek, cette publication a, pour la première fois, rendu ces allégations de coup d’État publiques. Ce qui a donné lieu à des débats. Nous pouvons voir ici, que les Gülenistes, par le biais de la revue Nokta, ont entamé des travaux sérieux afin de créer une opinion publique en leur faveur. 

L’autre événement clé est ce qui s’est passé à Şemdinli le 9 novembre 2005. Dans une librairie de la ville de Şemdinli, dans le district de Hakkari, quelques militaires ont organisé une provocation. Suite à laquelle les Gülenistes, via les médias, ont fait une propagande importante déclarant que les militaires allaient entreprendre des actions qui mettraient le gouvernement dans une situation délicate. Mais au cours de ce temps, l’AKP a continué de garder ses distances avec les Gülenistes. Je tiens à souligner : il n’a pas empêché son organisation au sein de l’Etat – notamment dans le pouvoir judiciaire, l’armée, la police. Il les a considérés comme un allié potentiel dans le cas d’une attaque par les anciens propriétaires de l’Etat à son égard. Et jusqu’au dernier moment, il n’a pas répondu par la favorable à l’invitation des Gülenistes. Il a préféré agir en établissant des relations avec l’Union européenne, les Etats-Unis et dans une certaine mesure avec Israël. En d’autres termes, il a essayé de tenir tête aux anciens propriétaires de l’Etat, protéger son pouvoir et de contrôler l’État en obtenant le soutien des puissances globales. 

Le point le plus important ici est bien sûr le procès de clôture du Parti de la Justice et du Développement. Le 31 mars 2008, la mise en examen a été acceptée. Et cela a été, non pas un coup d’Etat militaire, mais un coup d’État judiciaire pour l’AKP. Le Parti de la Justice et du Développement a alors accepté les propositions d’alliance des Gülenistes, craignant la perte de son pouvoir. D’ailleurs, nous avons vu que le 25 juillet 2008, l’affaire Ergenekon a été ouverte en réponse à l’affaire de clôture du parti – l’affaire Ergenekon a été suivi par d’autres affaires. Le plus important a été le procès Balyoz en date du 19 juin 2010. J’estime que ce dernier est aussi important que le procès Ergenekon. Tout cela ont été possible avec les institutions médiatiques des Gülenistes, le soutien partiel de certains médias, et notamment du médium Taraf, récemment apparu. Le journal Taraf, a été le fleuron de l’alliance AKP-Gülen dans les médias en faisant des publications efficaces lors des procès Ergenekon et Balyoz. Là, la procédure fonctionnait ainsi : une relation triangulaire s’est établie entre la police, la justice et les médias. La police et la justice agissaient ensemble, les polices gülenistes, les procureurs et les juges avec le soutien des médias, qui recevaient des informations et les divulguaient. Ces informations divulguées étaient considérées comme des dénonciations et permettaient aux polices de passées à l’action. Les procureurs chargeaient des policiers pour enquêté, puis les procès débutaient devant des tribunaux de leur choix. Un tel triangle du mal a mené, avec le soutien inconditionnel de l’Etat, à des purges contre les anciens propriétaires de la Turquie. Cependant, le pouvoir du Parti de la Justice et du Développement, les dirigeants de ce pouvoir ont eu peur de la violence des Gülenistes. Les vagues progressives qui ont commencé par le procès Ergenekon, et qui ont continué les ont effrayé. Ils ne s’attendaient pas à ça, ils voulaient que la chose soit plus équilibrée, plus partielle et symbolique. Mais les Gülenistes ont pris l’initiative, et, de façon assez forte, contre la volonté d’Erdoğan et ses amis, ont mené l’enquête avec succès.

La première fissure de cette alliance est apparue sur la question Kurde. À mon avis, l’un des points les plus fondamentaux de la rupture Gülen-Erdoğan est la question kurde. C’est peut-être cela. La première fois, le 1er août 2009, à l’académie de police d’Ankara un cercle de travail a été organisé. Le ministre de l’Intérieur Beşir Atalay a fait appel à un groupe de journaliste – dont je faisais partie. Nous nous sommes rencontrés dans une salle de l’académie de police. Cet atelier a été dirigé par les personnes à la tête de l’académie, qui sont Gülenistes comme nous le savons. Mais contrairement à Beşir Atalay et les membres de son gouvernement, les dirigeants de l’académie n’étaient pas très enthousiastes. Et c’est ainsi qu’a commencé le fameux processus de paix turco-kurde. Ce fut un événement avec des hauts et des bas. En octobre 2009, a eu lieu le fameux événement de Habur, où un groupe de membre du PKK ont rendu les armes. Mais les scènes de joie, ont provoqué une rupture grave au sein de l’opinion publique. Les Gülenistes l’ont utilisé. La chose la plus importante est – nous allons montrer les images – l’opération KCK qui a eu lieu à Diyarbakır. 80 personnalités impliquées dans la politique civile, ont été mises en garde à vue de façon assez triste. Cette opération a été définie par les porte-parole des partis kurdes de l’époque comme une « opération des Gülenistes » – ce qui était le cas. Il a été dit que cela avait été faite pour saboter le processus de paix. Ce fut un événement très important.

D’ailleurs, la prochaine rupture a eu lieu trois ans plus tard, le 7 février 2012, avec de la crise du MIT. Qu’est-ce que cette crise ? Une réunion a eu lieu à Oslo, pays hôte ayant accueilli une rencontre entre des dirigeants du PKK et des hauts-fonctionnaires du MIT, afin qu’ils puissent débattre d’une solution, négocier. Lors du procès récent, nous avons appris qu’un certain nombre de policiers, de membres du pouvoir judiciaire ou l’organisation secrète Gülenistes ont installé des enregistrements audios dans des ordinateurs d’un parti à Diyarbakır – probablement du HDP – puis les ont saisi. À partir de ces enregistrements ils ont ouvert un procès. Le procureur aux compétences spéciales a convoqué le sous-secrétaire du MIT, Hakan Fidan et d’autres anciens fonctionnaires du MIT. Mais le Premier ministre Erdoğan a empêché cela. Ce qui est, à mon avis une déclaration de guerre. Le 7 février 2012 est la déclaration de guerre Gülen-Erdoğan. Celui qui a déclaré cette guerre est Fethullah Gülen. Que se serait-il passé si Hakan Fidan et les autres administrateurs du MİT étaient allés témoigner et arrêtés ? Il n’est clairement pas possible de prévoir cela. Mais après les deux tentatives infructueuses des deux camps, l’intervention d’Erdoğan, afin d’empêcher cette convocation a changé la donne. Et de façon surprenante, les deux camps ont déclaré que cet événement ne devait pas être exagéré, car les deux camps avaient besoin de l’autre. Mais la guerre a déjà débuté et il n’est plus possible de revenir en arrière. 

Le processus de paix perduré à ce moment. Le retrait… le message de Nevroz – fête qui a lieu le premier jour de printemps – de 2013 d’Abdullah Öcalan a été lu à Diyarbakır, le 21 mars, ce fut un tournant majeur. Par la suite, les dirigeants du PKK ont déclaré depuis Kandil le retrait de leurs forces présentes en Turquie, et à ce titre une déclaration a été faite. Après un certain temps, le retrait s’est arrêté, et les choses ont gelé.

Puis nous arrivons aux événements de Gezi. 2013 semble être l’une des années les plus critiques de la Turquie. Les événements de Gezi qui débute en juin 2013, sont les derniers moments de l’alliance des Gülenistes et du gouvernement Erdoğan, et Erdoğan. Les Gülenistes au sein de la police et du pouvoir judiciaire ont joué un rôle primordial dans la rupture crée par les événements Gezi en Turquie. Ceci a facilité les décisions qu’Erdoğan a l’habitude de prendre. Lorsque l’on regarde vers le passé, les Gülenistes ont peut-être dit des choses à Erdoğan à travers Gezi, mais ce sont des mensonges. Car lorsque nous regardons : le procès Gezi a abouti à un acquittement. Les principaux éléments du procès que les enregistrements, etcétéra avaient été collectés par les procureurs et les policiers Güleniste de l’époque. Nous savons également que la grande majorité des chefs de la police, qui ont joué un rôle dans la répression violente des manifestations, étaient des Gülenistes, les chefs de l’administration étaient également des Gülenistes. L’alliance a fait un dernier essai à ce moment-là. Mais ceux qui ont pensé qu’Erdoğan s’était affaibli lors de Gezi… – de l’autre côté au mois de septembre, septembre 2013, les porte-paroles du PKK ont annoncé qu’ils avaient cessé de se retirer, il y a également cet événement -… d’un côté la contestation sociale, de l’autre le PKK. Les Gülenistes qui pensaient alors qu’Erdoğan s’était affaibli, ont soudainement dévoilé les dossiers de corruption sur lesquels ils travaillaient depuis longtemps, les enquêtes de corruption du 17-25 décembre 2013. C’est la deuxième tentative de Fethullah Gülen qui a essayé de vaincre Erdoğan – sans doute la crise du MIT (évoqué plus haut) était une plus grande attaque. C’était une déclaration de guerre. Les événements du 17 étaient assez rudes. Mais jusqu’au 25 décembre, Erdoğan est parvenu à tenir la situation en main, ce que les Gülenistes n’avaient pas prévu. Et en réponse à cela, il a rapidement pris le contrôle de la situation et a purgé les polices et des procureurs Gülenistes. Et a repoussé cette attaque.

C’est après les 17-25 décembre qu’Erdoğan a déclaré la guerre aux Gulenistes. Bien sûr, il ne faut pas l’oublier un préalable à cela, un événement ayant déclenché les 17-25 décembre, qui est l’annonce par Erdoğan, en novembre 2013, sur les écoles préparatoires. La fermeture des écoles préparatoires – en Turquie ces écoles préparatoires sont associées eux Gülenites. Décision à laquelle les Gülenistes ont fortement réagit. C’est suite à cette déclaration de novembre, qu’ont eu lieu les événements de décembre. Et enfin les 17-25 décembres ont été suivis du coup d’État raté du 15 juillet 2016, point final de cette guerre. 

Lorsque nous analysons, nous pouvons voir, de façon assez intéressante, que ce n’est pas Erdoğan qui a déclaré la guerre. Jusqu’au dernier moment, Erdoğan a essayé de garder les Gülenistes sous contrôle. Il a essayé de travailler avec eux tout en limitant leur champ d’action. Il a toléré leur présence au sein de l’état, tout en les surveillant, mais les Gülenistes et Fethullah Gülen en voulaient bien plus. Il voulait le pouvoir lui-même. Il a infiltré toutes les recoins. Il s’est infiltré même au sein de l’AKP, et des autres partis politiques, au sein de toute la sphère politique, judiciaire, bureaucratique, et économique. Il a d’une manière englobée tout le pays. Lorsqu’il pensait que le moment était arrivé, qu’Erdoğan s’était affaibli tant en raison de sa santé que des crises politiques, il a voulu affliger les coups fatals. Mais il n’a pas réussi. Je pense que c’est la réelle version de l’histoire. Mais il y a quelques questions auxquelles nous n’avons pas de réponse. La plus importante à mon sens, et celle pour laquelle je n’ai toujours pas la réponse, mais dont je suis curieux de savoir est : pourquoi Fethullah Gülen et les Gülenistes ne voulaient la résolution du problème kurde alors que l’alliance été en bon terme. Cela peut avoir des explications politiques, idéologiques, comme le nationalisme turc de Fethullah Gülen etcétéra. Un moment, nous le savons, avant le processus de paix, Fethullah Gülen avait proposé à Erdoğan – nous le savons clairement : « Laissez-nous la région, le Sud-Est. Nous y placerons des dirigeants et résoudrons ce problème d’une façon ou d’une autre ». En d’autres termes, ils ont avancé l’idée de récupérer les Kurdes au sein l’État, et par l’intermédiaire de l’État. Ce n’était pas une chose réalisable. L’idée n’a pas intéressé le pouvoir, surement parce que ça leur paraissait irréalisable et qu’il ne voulait pas confier de telle responsabilité aux Gülenistes. C’est une question encore très importante pour moi : pourquoi Fethullah Gülen a fait de son possible pour saboter cette procédure de paix ?

L’autre question en lien avec celle-la est bien évidemment : en mars 2015, alors qu’il était au summum de sa lutte contre les Gülenistes, donc environ un an et demi après le 25 décembre, pourquoi Erdoğan a-t-il abandonné le processus de paix de son propre gré ou la recherche d’une solution pacifique du problème kurde ? L’erreur du PKK peut être évoqué. Pourquoi a-t-il abandonné quelque chose qui avait fonctionné à des moments très critiques ? Pourquoi s’est-il approprié dans la guerre contre les Gülenistes, ce que Fethullah Gülen voulait faire, ce qu’il lui a imposé, lors du processus de paix ?

C’est à mon sens une question importante. Évidemment, que certaines personnes, notamment les acteurs des événements, comme Fethullah Gülen, Erdoğan et les hauts placés de ces mouvements ont les réponses à ces questions. Mais, je suis certain que cet événement ne peut être compris qu’en regardant à l’intérieur des frontières de la Turquie. S’ajoute à cela le fait que Fethullah Gülen ne vit pas en Turquie depuis des années. Il vit en Pennsylvanie, mais contrôle tout les recoins de la Turquie depuis là ou il est. Rien que cela, nous montre que la Turquie n’est plus la seule concernée par cette affaire. Oui, c’est tout ce que j’ai à dire. Passez une bonne journée. 

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