L’AKP et l’essoufflement de l’Islamisme en Turquie

Traduit par Jalal Haddad

Selon l’institut d’enquête Konda ces dernières 10 années ont vu une baisse significative du nombre de personnes se définissant comme « conservatrices-pieuses ». Comment se fait-il que sous la direction de l’Akp qui prend ses racines dans le mouvement islamiste les gens se détournent de la religion ?

L’enquête menée par l’institut de sondage Konda intitulée « Les changements en 10 ans, évolution des modes de vie » montre que le nombre de personnes se définissant comme « conservatrices, pieuses » a baissé en Turquie ces 10 dernières années. Les chiffres montrent que ce n’est pas une baisse extraordinaire mais pour un pays comme la Turquie, connu pour être conservateur et pieux ça reste significatif.

Comment se fait-il que sous la direction d’un régime qui provient du mouvement islamiste, qui dirige le pays sans partage, qui utilise en permanence la religion comme argument dans les discours comme dans les actes l’on observe chez les citoyens une baisse de la pratique religieuse, une distension des liens avec la religion ?  De nombreux facteurs peuvent l’expliquer.

Réaction contraire

Il existe dans le monde de nombreux exemples similaires dans les pays où les dirigeants ont utilisé la religion comme outil légitimant l’accession et/ou l’exercice de leur pouvoir, comme en Iran ces dernières années. Mais ce phénomène ne se limite pas à l’Islam ; partout dans le monde, l’utilisation de la religion par le pouvoir politique provoque souvent une réaction contraire dans la société, et c’est ce qui se passe d’une certaine manière en Turquie. Mais cette explication ne suffit pas à elle seule.

En s’intéressant un peu au passé et à l’année 2002 où l’Akp a pris le pouvoir -ce qui fait une période de 17 ans en 2019- et en observant de plus près les évolutions dans le domaine de la religion on se rend compte qu’un énorme recul s’est produit dans l’organisation de la vie religieuse.

Les conséquences de la guerre Erdogan-Gülen

L’une des raisons principales de ce recul est la perte d’influence durant le règne de l’Akp des organisations -confréries et groupements islamiques –  dont le rôle est justement d’insuffler la religion dans le domaine social. Pourtant à certaines périodes leur pouvoir était considérable. Dans ce domaine le Gülenisme était à son apogée à l’époque de son alliance avec l’Akp, pas que dans la vie sociale mais également dans la vie politique. Suite à la guerre Akp-Gülen, cette structure dominante en Turquie a été mise au ban par Erdogan qui a utilisé tout les leviers du pouvoir pour y parvenir. Depuis, le vide laissé par les Gülenistes n’est toujours pas comblé et ne le sera sûrement pas.

Il ne paraît pas possible qu’une autre confrérie (ou une alliance d’autres confréries) puisse combler cette place. D’ailleurs ni le régime politique ni Erdogan qui a tiré les leçons du Gülenisme ne semblent disposés a laisser prospérer ces concurrents éventuels. En échange, il préfère créer lui même des structures censées les remplacer. Certaines fondations apparaissent et tentent de fournir des hébergements, des foyers pour les étudiants, car l’on sait que cela demeure la première des activités de ces confréries. En un deuxième temps le pouvoir s’est efforcé d’ouvrir de nouvelles universités à la place des anciennes universités gülenistes, puis est allé encore plus loin, à l’étranger, pour inaugurer de nouvelles écoles à la place de celles existantes.

Erdogan tente de mettre sous sa tutelle, de limiter fortement le rôle des confréries et même de les remplacer avec les outils de la force publique. Or cette tentative ne rencontre pas de succès, et cela contribue au recul des activités religieuses.

La fracture du 15 juillet.

Mais ce que le gülenisme a provoqué, n’est pas qu’un simple recul : c’est surtout une grosse fracture. Les organisations religieuses peinent désormais à recruter des supporters dans la société (y compris dans les franges pieuses) à trouver des contributeurs, des sympathisants, du soutien. L’expérience du Gülenisme aura eu comme conséquence la perte d’influence de ces organisations et cela semble irréversible. Ce fait est important.

Un autre facteur est la Direction des Affaires Religieuses, qui a suivi un parcours assez intéressant. Ayant a sa tête Ali Bardakoglu lors de l’accession de l’Akp au pouvoir, ce dernier a été remplacé par Mehmet Gormez puis par Ali Erbas qui ne brille guère par sa profondeur. Le style d’Ali Bardakoglu était différent, Mehmet Gormez avait une certaine étoffe et c’est sûrement l’une des raisons qui ont fait qu’il a du démissionner. Aujourd’hui cette institution n’est plus que l’ombre d’elle-même, émettant parfois des fatwas en cas de besoin mais se bornant surtout a remplir son rôle de contrôle étatique des mosquées et des structures religieuses. 

Il est de notoriété publique que certaines confréries qui se veulent proche du pouvoir (en particulier celle des Nakchibendis) sont particulièrement intéressées a peser dans la Direction des Affaires Religieuses. L’attitude du pouvoir face à ce désir n’est pas clairement établi, mais il est évident qu’elles inquiètent cette Direction en en émettant parfois elles-même des fatwas. Cette concurrence a comme résultat la fragilisation de cette institution. Cette dernière émet parfois des fatwas perçues comme surannées qui lui donne une image d’organisme réactionnaire. Aujourd’hui la Direction des Affaires Religieuses est bien loin de pouvoir répondre aux besoins des fidèles.

La rupture avec la jeunesse

Il apparaît également que l’instrumentalisation de la religion par les politiciens, les confréries, le pouvoir ou certains individus, a provoqué un questionnement chez les masses, surtout jeunes et une rupture profonde avec elles.

Les personnes pieuses considèrent la religion comme un engagement dont les bénéfices seront retirés dans l’au delà, et non dans le monde actuel. Or ces dernières décennies ont vu apparaître avec l’Akp (soutenu par ces personnes pieuses) une nouvelle catégorie de personnes qui tout en profitant du système sont prêtes à tout pour que cette prospérité perdure, malgré les barrières morales que la religion est censée représenter. Ces comportements conduisent ces masses à un questionnement. Ces gens ont depuis longtemps dépassé le stade de savourer la nouvelle place centrale qu’ils occupent dans le système pour se consacrer à augmenter les privilèges dont ils jouissent et s’entêtent à garder jalousement leur part du gâteau ; Face à cette situation, ceux qui pensent à l’au delà et non aux privilèges pécuniaires de ce bas-monde éprouvent un dégoût.

Si certains choisissent de se recroqueviller sur eux même pour vivre leur religion, d’autres quittent purement et simplement la pratique religieuse. Comme nous l’avions souligné ici à plusieurs reprises, ceci est à mettre en lien avec l’augmentation de l’intérêt porté au déisme, à l’athéisme, aux autres religions ou mouvements spiritualistes. Un décalage trop grand est apparu entre la perfection que l’on est en mesure d’attendre d’une religion et le comportement des personnes qui incarnent la pratique de cette religion.

La différence entre les islamistes dans l’opposition et les islamistes au pouvoir

Un autre décalage notable apparaît également entre l’attrait que pouvait représenter un mouvement islamiste dans l’opposition et la répulsion produite une fois au pouvoir par son attitude consistant a tout faire pour le garder. Beaucoup de personnes avaient été attirés par l’Islamisme et ses organisations en raison de l’ostracisme dont elles étaient victimes, des obstacles légaux que le système dressait sur leur route, de l’harcèlement qu’elles subissaient. Mais une fois que ces organisations ont été portées au pouvoir, de la périphérie au centre,  ça a été leur tour de faire subir aux autres (en dépassant souvent en degré d’intensité) les harcèlements, oppressions et obstacles du passé. L’on peut facilement observer que cela a provoqué des fractures chez leur supporters. Comment ne pas être déçu en regardant la politique menée par l’Akp durant ces 5 dernières années si on a en tête les protestations que ce parti avait émis lorsqu’il était dans l’opposition ?

L’un des reproches principaux est dans le domaine de la Justice. Un parti qui portait ce thème au point de le mettre dans son nom (Parti de la Justice et du Développement) et qui porte une responsabilité de premier ordre dans l’état lamentable où se trouve la justice en Turquie, dont ses dirigeants se réclament de l’Islamisme ne peut que conforter cette déception. Ce décalage entre les discours passés et les actes d’aujourd’hui mettent en exergue une certaine hypocrisie. Malgré certains discours tentant de justifier cette attitude, la situation catastrophique dans laquelle est la justice dans ce pays rend ce discours difficile à tenir, difficulté d’autant plus forte lorsque ces discours utilisent des arguments religieux.

La réprobation inspirée par ceux qui ont pris le train en marche

Un des autres reproches pouvant être adressé concerne ceux qui ont rejoint le train de l’Akp en marche, premiers à défendre avec force et vigueur le pouvoir mais qui n’ont aucun rapport ni avec l’Islam, ni avec l’islamisme, ni même souvent avec la piété ou la foi. Mis en avant par le pouvoir, ces personnes dérangent énormément les personnes pieuses lorsqu’elles assistent, impuissantes, au spectacle consistant à se faire représenter et défendre par des personnages aussi peu recommandables et parfois un peu opportunistes. J’ai déjà souligné ce point à plusieurs reprises car cela me semble très important. Les personnes pieuses se questionnent sur leurs dirigeants, et à travers leur dirigeants se questionnent sur la religion.

Le bilan (surtout des dernières années) et les perspectives du règne de l’Akp d’Erdogan a usé jusqu’à la corde la religiosité en Turquie. L’attrait que pouvait représenter l’Islam s’est étiolé et le pouvoir de séduction des confréries, des structures islamiques ainsi que leur influence a énormément baissé. Ce phénomène provoquera des conséquences encore plus fortes à moyen et long terme, et il est raisonnable de s’interroger sur la pérennité des pratiques religieuses en Turquie des jeunes générations actuelles.

La religion et les nouvelles technologies de l’information et de communication

La mondialisation est également un autre facteur. L’on constate la difficulté voire la quasi impossibilité aux familles (religieuses ou pas) de contrôler l’information à laquelle accèdent leurs enfants, à mesure que se développent internet et les réseaux sociaux. Dans les années 80, il m’était arrivé de demander à une connaissance islamiste la manière dont il gérait le visionnage de la télévision avec ses enfants. Car à cette époque il n’y avait pas de chaînes privées et malgré cela les familles conservatrices se méfiaient de cet appareil, y voyant une machine pouvant pousser les enfants au vice. Il m’avait répondu «je prend la télécommande, et dès que je vois que quelque chose n’est pas approprié pour mes enfants, je bascule sur la chaîne documentaire ». Ces mesures primitives n’ont pas pu empêcher les enfants de s’ouvrir aux idées extérieures, de découvrir de nouvelles modes.

Si il était difficile aux parents de contrôler l’information dans ces années là, aujourd’hui il est impossible de le faire. Les nouvelles générations disposent de smartphones et accèdent à l’information qu’elles désirent au moment où elle le veulent, les familles n’y pouvant pas grand-chose. Si ces mêmes canaux peuvent conduire à la radicalisation de ces enfants, à leur faciliter une prise de contact avec des organisations comme Al Qaeda ou Daech, il n’en demeure pas moins qu’en général c’est plutôt l’inverse qui se produit : ce que les jeunes voient, ce qu’ils entendent dans ces réseaux ont tendance à les éloigner de la religion.

En conséquence, je pense que la période à venir verra une Turquie où la religion ne sera plus l’élément principal qui marque la société, la politique, comme elle l’a été auparavant. Que ce soit les évolutions dans le domaine de la communication ou le comportement des personnes qui se réclament de la religion, cette dernière verra son influence se réduire. Il n’est pas exclu que le déisme, l’athéisme, ou même les mouvements spiritualistes comme l’ont voit en Amérique Latine continuent de se développer en Turquie.

C’est tout ce que j’avais à dire. Bonne Journée.

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