Existe-t-il un avenir pour le Gülenisme en Turquie ?

Traduit par Jalal Haddad

Je voudrais revenir un peu sur les 3 années qui se sont écoulées après le 15 Juillet, en m’intéressant à la question de savoir s’il existe ou non un avenir au Gülenisme en Turquie. J’avais dit que le pouvoir politique, donc Erdogan, avait préféré instrumentaliser le 15 Juillet pour polariser la société au lieu de l’utiliser pour unir la nation. Nous avons constaté une fois de plus, lors du discours d’Erdogan à la cérémonie de commémoration du 15 Juillet, que cette stratégie de tension a été appliquée. Une fois de plus, Erdogan a fait siffler le nom de Kemal Kilicdaroglu[1] en l’appelant « Bay Kemal »[2]

Ce qui montre bien que l’intention d’Erdogan n’est pas d’unir les forces démocratiques contre le coup d’État raté du 15 Juillet, mais d’instrumentaliser cet événement pour renforcer son pouvoir politique personnel en poussant la Turquie vers plus d’autoritarisme. C’est la raison qui nous pousse à poser la question: « Existe-t-il un avenir pour le Gülenisme en Turquie ?» Dans quelle mesure toutes les actions d’Erdogan appelées « lutte contre FETO » entreprises juste avant et surtout après le putsch raté, ont réellement neutralisé ou supprimé le Gülenisme ? Je peux d’emblée dire qu’un nombre incalculable d’erreurs ont été commises dans ce cadre, et qu’il ne pouvait guère en aller autrement. Car la lutte contre le Gülenisme n’a pas été faite pour transformer la Turquie en un pays plus démocratique, plus indépendant, avec une société plus libre; elle a été utilisée comme moyen de prolonger le pouvoir du régime actuel. Par conséquent, il était impossible que cette lutte obtînt une victoire totale sur le réseau Güleniste. D’ailleurs, on le voit bien. Ce que nous vivons est tragique en terme de coût humain et en terme de résultats.Les conséquences de ce fiasco, même si aujourd’hui ne nous sont pas visibles, nous apparaîtront si un jour le Gülenisme retrouve des circonstances favorables.

Attention ! Mon propos ici ne prétend pas affirmer que le Gülenisme reviendra un jour, revigoré et opérant, cela ne me semble pas réaliste. Et s’il ne reviendra pas, ce ne sera pas dû à la lutte sans merci que le pouvoir politique a mené, mais en raison des actes commis par les Gülenistes eux-mêmes. Les dommages qu’ils ont créés dans le pays sont énormes, et, dans des conditions normales, l’éradication de ce mouvement aurait été facile. Mais au lieu d’employer ces circonstances favorables à une épuration de manière à ce que toute la Turquie en profite, le gouvernement a préféré instrumentaliser cette lutte pour prolonger la durée de son pouvoir. Ce faisant, il a également prolongé la durée de vie du Gülenisme. Tout ce que le putsch raté du 15 Juillet a fait perdre à la Turquie s’est transformé en bénnéfice en faveur du pouvoir politique.

Je pense que la stratégie gouvernementale de « lutte contre FETÖ[3] » a en réalité prolongé de manière inespérée la survie de cette organisation. Après le coup d’État du 15 Juillet, toutes la parties de la société Turque ont condamné rapidement et unanimement le Gülenisme. Normalement, cette situation aurait dû supprimer l’espace de liberté et d’activité de cette structure, que ce soit en Turquie ou à l’étranger, étant donnée la dimension internationale de ce réseau. Mais il n’en n’a pas été ainsi.

Un travail d’explication incomplet, mené par des acteurs incompétents.

Certes, la Turquie a mené des tractations avec des dirigeants de certains Etats en Afrique, en Asie et dans les Balkans, pour réduire l’espace de liberté des Gülenistes, récupérer leurs écoles et mener des opérations spéciales pour ramener en Turquie certains des cadres Gülenistes. Mais mises à part ces tentatives, elle a été incapable en trois ans de réussir à prouver au monde, spécialement à l’Occident, que le Gülenisme est une organisation secrète antidémocratique. Les raisons de cette incapacité sont multiples : D’abord, le pouvoir n’a pas pu donner des gages de démocratie au monde, essentiellement à l’Occident. Ensuite, ce pouvoir a toujours essayé de présenter le Gülenisme de manière à gommer ses propres responsabilités. Enfin, les acteurs et institutions chargés par les autorités de mener à bien ce travail ont souvent brillé par leur incompétence, parfois de manière pitoyable. Pour rappel, les premières personnes qui se sont exprimées contre le Gülenisme après le 15 Juillet, étaient des « repentis ». Puis, ce fut le tour des personnes ayant des comptes personnels à régler avec cette organisation, de faire la tournée des plateaux tv. Mais le Gülenisme n’a jamais été débattu sereinement, en analysant de manière précise son développement historique. Si une telle analyse avait été conduite, elle aurait bien évidemment mis en relief l’étroite collaboration entre l’AKP et les Gülenistes dans le passé. C’est pour éviter d’être confronté à cette réalité, qu’on a fait comme si le Gülenisme était apparu lors du 17-25 décembre[4], puis durant le 15 Juillet. Toute référence à la période précédant ces événements et donc à cette collaboration est rapidement balayée par la formule consacrée : « ils nous ont bernés, qu’Allah nous pardonne ».

Or il est impossible de pouvoir comprendre cette organisation sans disséquer les relations qu’elle a entretenues avec les pouvoirs qui se sont succédés. Mais ce travail n’a pas été effectué.

Le Gülenisme a reçu de nombreux coups très violents sur l’emprise qu’il avait dans la société. Que ce soit au sein des forces de l’ordre, dans la bureaucratie d’État, les finances publiques, la Justice, l’Intérieur, de nombreux coups de filets ont démantelé leur organisation. En parallèle, leurs appareils médiatiques ont été saisis, liquidés, et nombre de leurs journalistes sont en exil à l’étranger s’ils ne sont pas emprisonnés. Concernant le monde associatif, les syndicats et fondations proches des Gülenistes ont été dissouts, leurs salariés emprisonnés, et on est allé même jusqu’à poursuivre ceux qui avaient déposés de l’argent dans les banques proches de ce réseau. Mais des personnes ont bénéficié d’une impunité. Ces personnes-là sont celles qui ont le plus compté pour le Gülenisme, comme certains hommes d’affaires et surtout, des hommes politiques. Aujourd’hui, il est impossible de désigner des politiciens convaincus de Gülenisme. Pourtant, tout le monde sait que de nombreux membres de l’AKP se sont impliqués de manière personnelle ou institutionnelle avec les Gülenistes. Ce sont ces mêmes personnes qui, aujourd’hui, s’auto-proclament championnes de la lutte anti-Gülen, n’hésitant pas à accuser de Gülenisme toutes les personnes qu’elles n’aiment pas. Cette situation est très dérangeante, car au lieu de s’interroger sur le bras politique de cette organisation, l’on préfère accuser de Gülenisme avec une facilité déconcertante les dirigeants politiques d’opposition, comme on l’a vu dans le cas de Meral Aksener ou plus récemment avec Ali Babacan .

Une organisation en panne de discours

Pour se faire une meilleure idée de son avenir, il faudrait également s’intéresser au Gülenisme lui-même et à son comportement. Qu’a fait cette organisation ? Elle a évidemment tenté de survivre en Turquie, mais la répression s’est exercée sur elle sans discontinuer. De toute manière, elle est en panne de discours en Turquie. Ses dirigeants n’ont toujours pas pu fournir des arguments convaincants à leur base et à l’opinion publique sur le déroulement du 15 Juillet. C’est tout au plus des conjectures selon lesquelles ce putsch n’en n’était pas vraiment un, que c’était un coup monté, ou bien que les membres du réseau Gülen ne faisaient pas partie des putschistes. Bref, rien de très crédible. C’est l’une des raisons pour laquelle on observe plusieurs défections dans leur rangs, surtout à l’étranger. Si ces défections sont individuelles, je n’ai pas eu vent de scissions donnant naissance à d’autres organisations. Mais a priori, je ne pense pas que cela arrivera. Disons que ceux qui sauvent leur peau s’en vont, tandis que les autres continuent à y rester avec un certain espoir. Toujours est-il que, d’après ce que j’observe de leurs activités à l’étranger 3 ans après le 15 Juillet, ils sont bien loin de leur puissance d’antan. Ils sont littéralement dans une situation pitoyable – je dois dire que c’est bien mérité- et il ne me semble pas possible qu’ils s’en remettent. Mais il faut rester prudent dans ces suppositions, car le fait qu’ils continuent une existence paisible en Occident, en continuant leurs activités peuvent parfois me laisser penser que certains continuent de miser sur eux dans le cas d’un éventuel changement en Turquie. N’oublions pas que Fethullah Gülen est un personnage dont la ligne anti-communiste dans le contexte de la Guerre Froide, aiguisait l’appétit de plusieurs pays en Occident, et cet aspect a beaucoup joué dans le développement de ses activités. Qui sait, peut-être qu’un jour viendra où ils voudront se servir une fois de plus du Gülenisme, et surtout de son réseau d’écoles à l’étranger. Même s’il a perdu énormément en terme d’influence, ce réseau pourrait également être gardé sous le coude en attendant des jours meilleurs. Mais en définitive je pense que le seul élément qui continue d’unir les Gülenistes n’est plus que Fethullah Gülen lui-même, mise à part, peut-être, une certaine solidarité partagée par les complices d’un même crime. Toujours est-il que leur défaite idéologique, leur état moral au plus bas est bien palpable. On voit bien que même les cadres les plus loyaux et actifs vivant à l’étranger ont du mal à développer un discours crédible vis-à-vis de leur propre base ; ils se contentent de louvoyer. Même s’il en ressort que cette organisation ne semble pas être promise à un avenir radieux, n’oublions pas qu’une organisation vieille d’un demi-siècle, dont le fonctionnement est secret, ne disparaît pas du jour au lendemain.

l’Islamisme en perte de vitesse

Si le Gülenisme ne semble pas avoir d’avenir, est-ce que d’autres groupes ou mouvements sectaires peuvent apparaître de la même manière ? Je ne le pense pas. Après cette tragédie, d’un côté les pouvoirs publics ne seront plus du tout enclins à développer des liens aussi étroits avec des structures de ce type, et de l’autre côté, la société civile sera plus regardante sur ces organisations, ces écoles, ces fondations. Ça ne signifie pas que les confréries religieuses vont disparaître en Turquie, mais il est indéniable que l’expérience du Gülenisme a fortement terni l’image de l’action sociale des confréries islamistes, à moyen et long terme. Il sera difficile pour ces groupements de gagner la confiance des jeunes croyants et de s’assurer les moyens financiers de leurs familles à travers des écoles ayant des prétentions spirituelles.

A la question de savoir s’il existe un avenir pour le Gülenisme en Turquie, ma réponse sera en grande mesure négative, tout en émettant quelques réserves. Mais au-delà du Gülenisme en particulier, je pense que ces événements sanglants ont fait que le mouvement islamiste en général n’a plus trop d’avenir en Turquie. Bien sûr, en tant que pays à majorité musulmane sunnite, qui se définit comme pieuse, la Turquie ne verra pas disparaître ses confréries islamiques, elles perdureront tout comme l’idéologie islamiste. Mais la période des années 1990-2000 qui constituait leur « âge d’or » ne me semble pas être en mesure de réapparaître de sitôt.


[1]          Président du Parti Républicain du Peuple, (CHP) opposition

[2]          « Bay », version désuète de « Monsieur » est ici employée pour ridiculiser.

[3]          Acronyme employé par les autorités signifiant « Organisation Terroriste de Fethullah Gülen »

[4]          NDT :Le 17 et 25 décembre 2013, des procureurs Gülenistes ont lancé des opérations judiciaires contre des proches d’Erdogan, en arrêtant plusieurs enfants de ministres accusés de corruption. Cela a marqué le début de la guerre ouverte entre l’AKP et Gülen

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