Comment et pourquoi l’Islam politique s’est-il effondré en Turquie ?

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Traduit par Helin Sayan

Dans l’interview qu’il a accordée au quotidien Karar, l’ancien président Abdullah Gül a défendu la démocratie parlementaire, ouvertement apporté son soutien à Ali Babacan (député à la Grande Assemblée nationale de Turquie) et déclaré qu’il était « fier » des événements de Gezi (parc urbain d’Istanbul dans le quartier de Taksim, où a eu lieu le Mouvement protestataire de 2013). Cependant, le point le plus important à retenir était le fait qu’il ait dit que l’Islam politique subissait un effondrement mondial. 

Bonjour. L’ancien président Abdullah Gül a accordé une entrevue au quotidien Karar. Ahmet Taşgetiren, Elif Çakır et Yıldıray Oğur, les trois auteurs du quotidien Karar, qui ont déjà interviewé Ali Babacan, Ahmet Davutoğlu (fondateur du Parti du Futur [Gelecek Partisi]) et Ekrem İmamoğlu (membre du Parti républicain du peuple, maire d’Istanbul), se sont cette fois rendus dans le bureau d’Abdullah Gül pour l’interroger. Des sujets comme son soutien au parti d’Ali Babacan, la nécessité d’un retour au système parlementaire et ses paroles (« J’ai été fier de Gezi ») ont été mis en avant. L’autre point souligné a été l’effondrement de l’Islam politique, de l’Islam politique au niveau mondial. Ce sont surtout ces propos dont je veux parler. Donc, il y a un sens au fait qu’Abdullah Gül, une personne appartenant elle-même à l’Islam politique, considère que celui-ci soit en situation d’échec en Turquie, en situation d’échec mondial, de grande crise, comme ce que j’explique depuis longtemps dans mes commentaires quotidiens pour Medyascope (cela doit faire cinq ans, depuis qu’on a commencé). 

Bien sûr, à la suite de ses paroles, certains pourraient s’interroger sur l’islamisme d’Abdullah Gül. Néanmoins, je peux affirmer qu’au sein du Parti de la justice et du développement (AKP), voire du Parti de la prospérité (Refah Partisi), l’un des noms qui avaient le lien le plus organique avec le mouvement islamiste était Abdullah Gül. Pendant ses jeunes années, Abdullah Gül faisait partie du cercle de la revue Büyük Doğu [Grand Orient] formé par Necip Fazıl Kısakürek (idéologue islamiste, mort le 25 mai 1983), qui occupait une place encore plus importante dans le mouvement islamiste. Je me souviens qu’en 1991, quand j’étais allé à Kayseri en tant que journaliste et quand monsieur Gül représentait le Parti de la prospérité pour la première fois aux élections générales, nous avons débattu pendant des heures avec le groupe qui l’accompagnait. J’avais été stupéfait par le paysage de Kayseri, à vrai dire (je sais que l’impact de Büyük Doğu, l’influence de Necip Fazıl est encore grand, là-bas). Cela était dû au fait que parmi la moyenne islamiste de la Turquie, il y avait un regroupement d’intellectuels. C’étaient en général des gens d’âge moyen. Et Abdullah Gül était un membre de ce groupe qui avait été partisan de l’islamisme de Necip Fazıl dès le début. 

Évidemment, l’islamisme de Tayyip Erdoğan et celui d’Abdullah Gül n’étaient pas les mêmes, il y avait des différences. Mais, selon moi, admettre qu’il fait référence à l’islamisme est juste. Ne plus pouvoir dire qu’Abdullah Gül est islamiste est une autre histoire. En d’autres termes, j’imagine qu’il est impossible pour quelqu’un qui suivait les préceptes de l’islamisme hier, mais plus aujourd’hui, de se considérer comme étant toujours dans cette optique, tout en affirmant que de toute façon, le mouvement dont il a jadis fait partie s’écroule mondialement. En fait, on peut dire que cette rupture remonte à bien plus loin. Toutefois, à l’époque, il n’affichait pas son éloignement aussi ouvertement qu’à l’heure actuelle. Et enfin, (d’après moi avec beaucoup de retard et en ayant tort d’agir ainsi) il a clarifié sa situation, sa position à cet égard. Ce qu’il veut dire, c’est que ce sont surtout les islamistes qui sont les derniers de la classe en matière de libertés. Ce n’est pas le mot qu’il emploie, mais c’était le sujet le plus important. 

Depuis ses débuts, l’islamisme n’a été nulle part perçue comme une idéologie en paix avec la démocratie. Il y a eu, en Asie et en Afrique du Nord, des dirigeants ou des penseurs qui ont voulu établir un lien entre l’Islam et la démocratie. Cependant, ces personnes ont été rejetées par une grande majorité. La raison de cela est le fait que la démocratie ait été qualifiée de régime blasphématoire mécréant (de kufr). L’accent a été mis sur l’argument « gouverner avec ce que Allah a révélé » et en ce sens, la démocratie a été considérée comme une idéologie produite par l’homme. Néanmoins, après un certain temps, dans un milieu où l’islamisme gagne en puissance, surtout d’un point de vue social, en Afrique du Nord, dans le monde arabe, en Asie, voire en Afrique noire, malgré une relation compliquée entre cette idéologie et la démocratie, un tournant favorable à cette dernière a été attendu, espéré. On y a même cru un moment. 

C’est en particulier pendant les révoltes contre les régimes autoritaires et totalitaires du Printemps arabe (bien sûr, tous ces soulèvements penchaient pour la démocratie) que les islamistes ont occupé une place importante. Quasiment partout, partout où des renversements de pouvoir ont eu lieu, ils étaient parfois au premier plan, parfois au second plan. La Tunisie est l’un de ces endroits. L’Égypte en est un autre. Toutefois, ce qu’Ikhwan al-muslimîn, en d’autres termes les Frères musulmans ont fait, tenté de faire essentiellement en Égypte, c’est-à-dire passer outre le pluralisme (leur inaptitude a ainsi ouvert la voie au coup d’État du 3 juillet 2013 contre Mohamed Morsi); essayer d’instaurer un nouveau régime autoritaire sous leur propre contrôle, après qu’ils ont pris le pouvoir, a fourni la preuve que l’islamisme politique n’apporte aujourd’hui pas grand-chose à notre monde et aux sociétés musulmanes. 

Être un mouvement de rejet, d’opposition, constituait la plus grande problématique de l’islamisme. C’était surtout lors de son apparition que l’idéologie se dressait contre le colonialisme et le néo- colonialisme, et en ce sens, elle avait une très forte orientation nationale. Plus tard, après la création des États-nations, l’islamisme critiquait toujours l’autoritarisme de ces pays. Toutefois, malgré leurs reproches contre l’autoritarisme, ou dans certains cas le totalitarisme, les islamistes n’ont pas placé la démocratie au centre de leur discours. En d’autres termes, ils n’ont pas choisi la démocratie comme alternative. Au lieu de cela, leur alternative a été un système très ambigu, sans queue ni tête, basé sur la charia. Dans ce qu’ils appelaient un ordre basé sur la charia, il n’y avait en général pas beaucoup, voire, aucune place pour les libertés, le pluralisme. 

Ainsi, la Turquie aurait vraiment pu être une exception. En effet, la Turquie a toujours eu une place privilégiée dans le monde de l’Islam. Depuis très longtemps, depuis l’Empire Ottoman, la Turquie est un pays dont la situation est vraiment particulière, dans le monde de l’Islam. À 

différents niveaux, au niveau de la relation qu’elle avait établie avec l’Occident, géographique et démographique. La position de la Turquie était remarquable, en ce qui concernait le fait qu’elle fût un endroit où différents groupes ethniques, des gens de différentes croyances et des incroyants cohabitaient. Une autre facette exceptionnelle de la Turquie était bien sûr son expérimentation plus ou moins bonne de la démocratie, de la laïcité et du sécularisme, dans le monde de l’Islam. Ainsi, tout ce processus pendant lequel le mouvement islamiste a commencé par être candidat à la direction de la Turquie, puis obtenu les directions locales d’abord échelonnées, ensuite le gouvernement de coalition et enfin l’AKP comme seule puissance, constituaient en fait des expériences de laboratoire pour le monde de l’Islam. La Turquie est devenue un laboratoire pour les mouvements islamistes pour montrer s’ils pourraient ou non proposer des solutions aux problèmes d’un pays, surtout pendant l’arrivée au pouvoir de l’AKP. 

Comme ce qu’a présenté Abdullah Gül dans son discours, durant les premières années de ces événements, leurs évaluations ont été positives, vues de l’extérieur. Du temps de candidature à l’Union Européenne, des réformes, des démarches pour régler le problème kurde…tout cela a en quelque sorte renforcé ceux qui avaient des thèses soutenant la possibilité d’une démocratisation encore plus affirmée à l’intérieur de l’islamisme. Mais ensuite (le véritable commencement de ceci étant probablement les événements de Gezi), nous avons été témoins de l’orientation du mouvement islamiste, quoiqu’il ait renoncé à cette appellation, vers un système autoritaire, mettant en avant la survie. Il est parfaitement visible que le leadership de Tayyip Erdoğan, pendant son mandat, privilégie le chemin le plus classique, le plus connu opté par le mouvement : la sécurité. En ce sens, il a été très clairement prouvé que la Turquie était l’endroit qui n’avait pas vraiment de motivation pour trouver des solutions aux problèmes des pays de l’Islam politique. 

De ce fait, il peut y avoir des gens dans le gouvernement d’Erdoğan, qui pensent, comme selon les dires de ce dernier, qu’ils doivent « prendre le tramway de la démocratie pour aller là où il le faut », en se basant sur l’instrumentalisation de la démocratie, son utilisation, entre autres comme moyen. Or, je pense et attends qu’avec le temps, une grande partie des gens qui avaient ces idées s’aperçoive que la démocratie est, en réalité, le meilleur régime qui puisse être appliqué dans le monde et en Turquie. Les choses ont vraiment dérapé avec le fait qu’Erdoğan ait fait dérailler ce tramway ou ce train de la démocratie, surtout après les événements de Gezi. Cependant, il y a là un problème : Cette situation s’est installée petit à petit et la Turquie s’est peu à peu éloignée de la démocratie, de l’État de droit. Et pendant tout ce temps, tous ceux qui s’en plaignent aujourd’hui (y compris Abdullah Gül, Ali Babacan et Ahmet Davutoğlu, dans un sens), se sont tus ; durant toute cette période où cet éclatement s’est produit. Ils ne s’en sont pas mêlés. Ils n’ont pas dit « nous, nous ne nous étions pas mis en route pour ça ». D’une façon ou d’une autre, avec des manœuvres pour ne pas montrer leurs faiblesses, peut-être avec l’idée qu’ils réussiraient à régler certaines choses avec le temps (cette pensée étant très naïve et irréaliste), ils ont reporté des tas de choses encore et encore. Tandis qu’aujourd’hui, ils sont dans une sorte de situation où dans l’ensemble, ils mentionnent tout cela, mais toujours du bout des lèvres. De ce fait, ils ne sont pas très crédibles. Ils le sont encore moins pour les secteurs de la population qui leur sont étrangers. 

Dans l’interview qu’Abdullah Gül a accordée au journal Karar aujourd’hui, si on mélange ce qu’il a dit à propos de divers sujets, on peut dans l’ensemble y voir une perspective. Mais ici, il y a encore de grosses failles. Néanmoins, même ainsi, nous ne pouvons pas encore constater qu’Ali Babacan ait adopté une position similaire. Par exemple, ses paroles dans son dernier discours concernant Selahattin Demirtaş (ancien député d’Istanbul ayant été condamné à quatre ans et demi de prison pour « propagande terroriste » en septembre 2018) et Osman Kavala (homme d’affaires ayant été accusé de « tentative de renverser le gouvernement » durant la Révolte du Parc Gezi en 2013), ne correspondaient pas aux valeurs démocratiques et aux droits et libertés fondamentaux. Autre exemple, aujourd’hui, l’affaire Gezi est jugée. Il est également possible que le verdict soit rendu. Peut-être que des sentences hâtives seront prononcées, afin de rapidement tirer parti de la Cour européenne des droits de l’Homme. Je ne l’espère pas, mais beaucoup de gens tiennent des propos pessimistes, à ce sujet. Dans ce procès, les noms d’Ali Babacan et d’Ahmet Davutoğlu comme plaignants sont aussi mentionnés. Hier, Ahmet Davutoğlu a déclaré qu’il n’avait rien à voir avec l’affaire Gezi, sans parler de la Révolte. Ici, il n’a pas dit, n’a pas pu dire « moi, je n’ai rien à voir avec l’affaire Gezi, je ne me plains de personne ». Ils continuent à faire semblant. Je n’ai assisté à aucune explication de la part d’Ali Babacan, jusqu’à maintenant. 

Disons qu’aujourd’hui, si messieurs Babacan ou Davutoğlu, voire les deux avaient pu aller à Silivri et dire cela, les choses auraient été très différentes. Mais s’ils croient que, tout en ne disant pas les choses clairement, en faisant certaines allusions etc. qu’ils peuvent encore convaincre les gens qu’ils respectent la démocratie, les droits et libertés fondamentaux, ils se trompent complètement, selon moi. Si cela se produisait, que se passerait-il ? Ce serait un événement incroyable, qui serait inscrit dans l’Histoire. Il aurait indubitablement participé à la démocratisation de la Turquie. Alors pourquoi sont-ils réticents ? Leurs propres idées les incommodent, ils sont gênés par les idées qu’ils défendent depuis toujours. Ils ont peur que monsieur Erdoğan puisse répondre trop durement à cela. Donc, c’est pour ne pas réveiller les « mauvais esprits ». Oui, en agissant ainsi envers la démocratie, surtout de nos jours où elle est si essentielle à la Turquie, en employant des mots approximatifs, des sous-entendus, c’est-à-dire des verbes sans sujets, il n’est pas vraiment possible d’en prendre le chemin. 

Oui, l’Islamisme est terminé. Mais les gesticulations des anciens islamistes qui ne savent pas quel chemin se tracer n’ont pas cessé, leur crise n’est pas finie. Et ça ne s’arrêtera pas si facilement. La raison de cela est qu’ils tentent encore de se frayer un chemin, en dépit de leur bagage du passé, leur inquiétude traduite par des questions comme « que vont-ils dire ? », et surtout « que va répondre monsieur Erdoğan ? » Cependant, les conditions de la Turquie ne sont pas vraiment propices à la politique qu’ils tentent d’appliquer, de développer aussi précautionneusement, sans se presser, calmement et, comment dire, en prenant autant leur temps. De ce fait, si nous devons nous répéter, ils ont commencé à comprendre et à enfin admettre eux aussi que l’islamisme politique a pris fin. Mais que mettent-ils en place contre cela, qu’apportent-ils ?… D’accord, nous voyons qu’ils défendent des valeurs universelles telles que la démocratie, les droits et libertés fondamentaux. Or, nous pouvons difficilement constater ici que ce genre d’issue est envisagée par les acteurs politiques. Ceux qui fondent des partis ou ceux qui décident d’y participer doivent être assez clairs, concrets pour être crédibles, sinon ils ne seront pas convaincants. Oui, c’était tout ce que j’avais à dire, à bientôt. 

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