Les guerres post-modernes de la mafia en Turquie

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Traduit par Nurcan Kılınç

Ces jours-ci, des noms très célèbres, peu connus et moins connus des cercles qui peuvent être définis comme le monde de la mafia, se défient notamment sur YouTube. Que se passe-t-il ? Pourquoi cela se produit-il ?

Le monde change très rapidement et radicalement. J’ai 58 ans, je suis étonné lorsque je pense à tout ce que j’ai vécu depuis l’école primaire – s’agissant de là où nous étions et là où nous en sommes. Le monde entier, probablement les générations suivantes, connaîtront également des changements beaucoup plus importants. Beaucoup de choses ont changé, et changent de fond en comble. Les technologies numériques ont bouleversé bien des choses. Les relations de production changent, l’économie, les relations entre les personnes, la vie sociale, tout cela changent. Si nous ajoutons à cela l’épidémie récente, dans un tel environnement, il y a un énorme changement dans tous les secteurs de la société, dans toutes les régions du monde. Ceux qui suivent le changement, ceux qui voient loin gagnent, ceux qui n’y parviennent pas sont laissés pour compte. Ils sont un peu trop nostalgiques et tombent dans les rangs des perdants.

Comme c’est le cas pour de nombreux secteurs, ce que l’on appelle “le monde de la pègre”, qui agit en contradiction avec les lois en vigueur dans le pays où ils sont implantés ou les lois transnationales, et bénéficient des déficits de la législation afin de créer des secteurs illégaux, à partir des interdits, la drogue principalement – il y a aussi la vente d’armes – mais aussi d’autres domaines. Nous les voyons dans les séries télévisées comment ceux qui contrôlent ces nombreux domaines parviennent à s’adapter à la nouvelle ère, ou pas. Nous pouvons le voir à partir des exemples réussis de journalistes d’investigation à l’étranger.

Franchement, la Turquie était restée un peu en retrait à ce sujet. Mais ces derniers jours, le mécontentement ressenti face à ce retard est dénoncé de manière très intense par les principaux concernés, appartenant à cet univers “de la pègre” dont l’identité est connue de tous. À l’aide des nouvelles technologies, dans le monde virtuel, notamment sur YouTube, ces personnes prennent position. Ils se lancent des accusations les uns contre les autres, ils se défient. Tout au long de l’histoire, il y a, évidemment, toujours eu des affrontements entre des groupes différents, de gangs différents, de parrains de la mafia. Ils se sont liquidés, ont peu agi ensemble, mais se sont battus bon nombre de fois.

Actuellement en Turquie, une guerre se déroule sur Youtube. On ne peut pas réellement parler de guerre, mais il y a des défis qui se lancent. Ces défis entraînent beaucoup de choses, ce qui nous aide, je pense à mieux comprendre la Turquie. Avant d’en arriver à ce qui se passe aujourd’hui, j’aimerais parler un peu du passé. Durant mon enfance et ma jeunesse, il y avait en Turquie quelques noms légendaires, qu’on entendait constamment :  Dundar Kılıç, Kürt İdris – Idris le kurde -, Oflu Ismail – Ismail de la ville d’Of -, Inci Baba – père perlouse. Ces derniers faisaient la une des journaux, des affirmations à leur égard été émises, et allaient parfois en prison. L’une de leurs caractéristiques principales, peut-être les plus importantes, est qu’ils ne se sont pas trop mis en scène, ils ne voulaient pas se mettre en avant. Leurs noms étaient connus de tous, mais pas eux, ils avaient peu de photographies. De temps en temps, des choses leur arrivent, et de temps à autre on leur laisse le champ libre. Parce que le monde de la mafia ne peut qu’exister qu’en entretenant une certaine relation avec les États. Nous savons que leurs actions ne respectent pas l’ordre juridique et les États les contrôlent très étroitement. Mais on l’observe dans certains cas – il y a de très bons exemples, notamment dans le cinéma américain – ils achètent des personnes au sein de l’État, par le biais des pots-de-vin, etc. afin de se procurer une immunité. Mais après un certain temps, on remarque que cette immunité n’est pas permanente. Tel était le cycle.

En Turquie, alors que dans les années 1960 – 1970 le monde de la mafia était fortement évoqué, dans les années 1980, avec le coup d’état du 12 septembre (l’armée turque, avec à sa tête le général Kenan Evren organise un coup d’état et instaure un régime militaire qui se maintient jusqu’en 1983) cela a cessé et une partie d’entre eux a été mise en prison. Lors de ma première incarcération durant le 12 septembre à la prison de Hasdal – j’ai été emprisonné en février 1981 – nous avions nommé un pavillon apolitique “mafia”, car ils étaient tous enfermés ensembles. Certes, ils n’étaient pas aussi nombreux que les condamnés politiques, mais il y avait quand même du monde. Plus tard, lorsqu’une normalisation a débuté en Turquie, ce milieu s’est à nouveau manifesté. Nous avons vu que certains d’entre eux étaient des militants ayant fait de la politique dans les années 1980 et avant, c’est-à-dire avant le 12 septembre, appartenant au mouvement idéaliste – mais pas uniquement, l’expression “mafia idéaliste” est apparue, mais nous avons quoique vu en petit nombre, des personnes des mouvements de gauche ou du mouvement kurde entrées dans le milieu de la mafia.

L’événement le plus populaire de cette période a été la collecte de chèques et bons. Parce qu’avec Özal (homme d’état turc d’origine kurde, président de la République de 1989 à 1993) la Turquie est entrée dans une vague néolibérale rapide, l’argent est devenu très important et cela a posé de sérieux problèmes. L’usure existait, des prêts se faisait, il était question de taux d’intérêt assez important, et le recouvrement de ces dettes exigeait un secteur en soi. Ce dernier s’est transformé, et a été intégré par des personnes sorties de prison. Pendant longtemps, à l’exception de quelques noms, nous n’avons rien entendu de ces milieux. Plus tard durant le procès Ergenekon, des personnes de ce monde en relation avec l’état ont été condamnées.

Mais depuis peu, nous avons commencé à réentendre parler d’eux, l’événement qui se déroule principalement sur YouTube – se dévoiler. Par exemple, lorsque vous tapez Sedat Peker (leader de l’organisation turque du crime organisé) sur YouTube, vous avez en face de vous plusieurs vidéos. Certains attaquent Sedat Peker, certains s’excusent auprès de lui, et d’autres le soutiennent. Mais les plus importants, bien sûr, sont les enregistrements réalisés par lui-même. Une vidéo dans laquelle il explique sa fuite à l’étranger. Si je ne me trompe pas elle date du 9 mai ou bien de la veille, et pour autant que je puisse voir, elle a été vue 465 000 fois. Dans un autre enregistrement qu’il a fait plus tard, nous voyons Sedat Peker dans une maison qui semble grande, ou dans une maison avec un grand salon. Assis au bout une grande table, il reflète son opposé via un miroir. Des cartes, des feuilles sont posées devant lui et il explique pourquoi il est parti à l’étranger – au Monténégro faisant partie de l’ex-Yougoslavie.

Lors de la première explication, il tenait des accusations à propos de Berat Albayrak (gendre du Président Recep Tayyip Erdoğan et ministre du Trésor et des Finances). Il a tenu des propos indiquant que Berat Albayrak avait comploté contre lui. Mais ensuite, il s’est rattrapé en disant que celui-ci avait été utilisé contre lui. Et d’une façon, il établit un lien avec les Gülenistes. Mais il est intéressant, de voir, lorsque je regarde certaines publications faites à son sujet, les défis qui lui sont lancés, il est accusé d’être un Güleniste. Evidemment, si nous pensons que Sedat Peker a été en prison pendant le processus Ergenekon, durant une partie importante de sa vie, nous pouvons admettre que l’accusation de Güleniste n’est pas très convaincante. De même, il me paraît peu convaincant lorsqu’il établit un lien avec les Gülenistes concernant ce qui lui est arrivé.

Peu importe réellement les causes et les raisons, il y a d’autres choses plus importantes. Pourquoi cela se produit-il ? Pourquoi ces gens lancent-ils de grands défis en proclamant au grand public leurs noms, leurs images, leurs propres identités, leurs voix. Il n’est pas nécessaire d’être très confus sur les causes de la lutte entre eux. Il s’agit évidemment d’une guerre de pouvoir, car lorsqu’on regarde de près, tout le monde, les partis ici ont tous les mêmes valeurs, la même idéologie, c’est-à-dire étatiste, nationaliste, voire panturquiste, et sont aussi respectueux envers le président Recep Tayyip Erdoğan. La question d’Erdoğan pourrait être un peu une exception pour Alaattin Çakici (mafieux turc et leader d’une organisation de crime organisé), mais il ne participe pas directement à ces combats. À sa place d’autres prennent part aux combats, et tous prennent appui sur l’état et accuse l’autre. Ils ont tous plus ou moins la même façon de parler, se glorifiant et méprisant l’autre, certains insultent. Des personnes qui insultent, tout en se défiant, des gens qui se ressemblent s’affrontent. 

Pourquoi se concurrencent-ils ? Probablement une lutte de pouvoir, mais un autre point : la loi du loup. C’est aussi le nom du livre de Kemal Tahir (le livre traite la tentative d’assassinat en 1926, du Président de la Turquie Mustafa Kemal), en parlant de ces sujets, un ami me l’a rappelé, merci à lui, on dirait que ça colle bien à la chose. Parce que manger celui qui tombe chez les loups est la loi. Et Sedat Peker, qui est actuellement à l’étranger, n’est évidemment pas parti de son propre gré. Au début, on ne voulait pas en parler, mais il est évident qu’il ne peut plus rester en Turquie, il a perdu quelque chose de toute évidence, des soutiens. Nous le savons jusqu’à récemment, c’était une personne qui pouvait être photographiée avec le président Erdoğan. Et là, des personnes lui sautent dessus pensant qu’il est tombé. Je peux dire que cet événement a une telle dimension. 

Je n’en connais aucun, mais quand on regarde de l’extérieur, il y a une telle situation. Lorsqu’il était en Turquie, lorsque Sedat Peker pouvait se présenter à des endroits importants les attaques n’étaient pas si directes et publiques – il y a certainement eu des attaques implicites cachées. Il est certain que l’événement a une telle dimension. Je suppose qu’il y a des gens qui pensent qu’il est tombé, qu’il a perdu.

Un autre point, la chose la plus importante que nous devrions prendre en considération est que les gens restent impunis malgré leurs propos et leurs actes. Dans des conditions normales, ce qui est dit dans ces vidéos n’est pas une chose que les états peuvent supporter. C’est-à-dire que les états ont un pouvoir judiciaire de base, qu’ils répartissent. Personne ne peut défier qui que ce soit ou essayer de punir qui que ce soit en se mettant à la place de l’état. Nous voyons qu’il y a des allégations, qui sont prononcées par certain depuis la rue, alors qu’une voiture passe, il menace un autre, de façon vulgaire. Un autre le fait depuis un endroit en Turquie, en divulguant leur nom et leur identité. Je pense que cet aspect de cet événement est très grave et est la question la plus importante.

Un autre aspect est bien sûr que cela se passe d’une manière post-moderne. Que cela se passe à travers des vidéos. Il y a en effet beaucoup à dire sur ce point. Certains chercheurs, en particulier ceux qui analysent des discours traitant de ces questions, en parlent probablement. Me vient à l’esprit, le penseur français Jean Baudrillard, qui n’était plus en vie – qui les a vus aujourd’hui il y a de nombreuses années. J’avais lu son livre sur La Transparence du mal (1990 – Galilée) dans lequel il avait écrit il y a des années que tout était devenu “trans” – transpolitique, transsexuel – que les choses prenaient une tournure différente. Et avait dit que le terrorisme remplacera la politique il y a des années. Plus tard, nous l’avons vu plus clairement avec des exemples comme Al-Qaïda et DEASH.

Il y a ici une façon de surpasser, les médias et réseaux sociaux sont utilisés. Lorsque vous regardez, même si nous ignorons leur nom – nous en connaissons certains et pas d’autre – ils semblent sortir d’un film américain de série B de par leur regard, leur façon de parler, leur posture, leurs tenues tous ceux-là nous permettent de supposer qu’ils sont issus du monde de la mafia. Ils profèrent des menaces, lancent des défis, mais c’est tout. Peut-être que cela continuera, peut-être que cela aura des répercussions dans la vraie vie. Mais ce qui est intéressant ici, c’est qu’ils ont choisi les réseaux sociaux, du moins en l’apparence. C’est un point sur lequel nous devons sérieusement nous creuser la tête.

Cela ne se produit pas seulement dans le monde de la pègre, vous savez, dans de nombreux domaines, nous voyons que cette virtualité, la présence sur les réseaux sociaux l’emporte sur l’existence réelle. Nous sommes face à une telle situation. Il y a une expression très classique, “il y a des mots qui ne peuvent pas être dits lors d’un combat”. Ici, ces mots sont présents dès le début et ceci jusqu’à la fin. Mais y a-t-il un combat ? Je ne suis pas si sûr. Est-ce que ça peut se produire ? Je n’en suis pas trop sûr non plus. En ce moment, le combat se déroule sur les réseaux sociaux et ils se disent probablement : celui dont la vidéo est la plus vue, est le plus efficace.  

Lorsque tout le monde s’appuie sur l’état, lui déclare sa loyauté et se bat, l’argument le plus utile est d’accuser l’autre de Güleniste. Je vois également que cet événement est utilisé par les Gülenistes dans le monde virtuel. Ceux ayant fui à l’étranger en laissant en Turquie les plus misérables dans le vrai sens du terme, en les laissant en prison, sans emploi, sans liberté alors qu’eux maintiennent leur existence à l’étranger, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Suède, leur principal sujet est ce combat. Chose que nous pouvons évaluer dans ce contexte. Comme le monde de la mafia fait semblant de se battre, mais qui en réalité se lâche dans le monde virtuel, les Gülenistes ayant fui la Turquie en se servant de ces combats font semblant de poursuivre leur propre présence. 

Les “faire semblant de” sont réels car nous ne pouvons nier que le monde de la pègre a un équivalent dans la vraie vie. C’est-à-dire que ce n’est pas parce que j’évoque ici les combats qui se déroulent dans le monde virtuel, que cela signifie qu’il n’y a d’équivalent dans la vie réelle. Ce genre de défis, d’arrogance tous sont les preuves qu’en Turquie l’état est faible et ne parvient à s’imposer partout, ou ne souhaite s’imposer – ce qui est possible. Je ne sais si ce champ est laissé libre volontairement ou est dû à sa propre faiblesse, mais cette image ne reflète pas la Turquie comme une démocratie avancée, d’une puissance. 

Oui, nous vivons un événement intéressant : le monde de la mafia qui agit dans l’ombre est aujourd’hui visible, dans le monde virtuel, le monde numérique, des nouvelles technologies et le conflit est en cours, il y a un défi – la langue, le style sont certes très dérangeants ; mais c’est un événement qui fait beaucoup d’audience. Je dois l’avouer, c’est une réalité de la Turquie. Certains peuvent, à différentes occasions, nous critiquer concernant le nombre d’audience des émissions que moi et Medyascope faisons. Ces choses peuvent avoir beaucoup d’audience. Par exemple, il peut y avoir beaucoup de téléspectateurs allant regarder les confrontations du monde de la mafia, mais ils ne sont un atout important pour la Turquie, c’est tout un autre monde.

C’est tout ce que j’ai à dire, bonne journée.

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